vendredi 17 mars 2017

Cheveux longs, idées courtes, nostalgie lancinante !

Jean Georgakarakos, que vous ne connaissiez sans doute pas, est mort en janvier dernier. Cela m'avait échappé. Du reste, je ne suis pas dupe : je ne le connaissais pas, même de nom.

Mieux connu sous le nom de Jean Karakos, il était un producteur français de musique, l'un des créateurs du label BYG Records et celui, plus tard, du label Celluloid. Et ça, ça me parle. Sans doute était-ce à l'occasion de sa mort que la Sonuma (l'INA belge) a republié un reportage d'archives de la RTB de novembre 69. C'était un reportage sur le Festival d'Amougies, qui s'était déroulé du 24 au 28 octobre dans le patelin d'Amougies, dans le Hainault, à la frontière française. Le Festival d'Amougies, c'est le premier « Woodstock » européen, rien de moins. Je suis tombé sur cette archive en allant sur le site de la Sonuma, comme je le fais de temps en temps. Et comme toujours, un émerveillement rétrospectif, une nostalgie sans nom.

Le Festival devait se dérouler au départ à Paris, aux Halles (encore debout, autre nostalgie), puis à Vincennes, puis à Saint-Cloud, avant de se faire interdire de territoire français, en souvenir cuisant des événements de 68 et par peur, non des hippies, mais des gauchistes. Les organisateurs (le label BYG Records et le magazine Actuel) se rabattirent sur la Belgique, d'abord Courtrai, puis Tournai, et enfin le village d'Amougies, mille habitants à tout casser. Il faut dire que l'idée du festival était belge au départ : de Jo Dekmine, le créateur du Théâtre 140 à Bruxelles et, à l'époque, d'un festival à Anvers, qui avait mandaté à Paris le journaliste Jean-Noël Coghe (Rock & Folk, RTB) afin d'intéresser des partenaires. En fait tout le monde avait peur des hippies, de la foule, de la drogue, tout ça, sauf le brave bourgmestre d'Amougies qui donna l'autorisation que Paris et les autres villes avaient refusée. C'est ainsi que du vendredi 24 au mardi 28 octobre 69 une cinquantaine de musiciens se succédèrent sous un chapiteau géant dressé dans un champ aimablement mis à disposition par un agriculteur qui lui non plus ne craignait pas les hippies. Il y a parfois de braves gens en Belgique. C'est ainsi que dans ce village improbable débarquèrent au total 80 000 personnes, pour voir et entendre Pink Floyd, Ten Years After, Captain Beefheart, Soft Machine, Yes, The Nice, East of Eden, Archie Shepp, etc., et des groupes français comme... Martin Circus (première version), L'Âme Son, Cruciférius, Alan Jack Civilization, Gong, etc. Et Zappa en Monsieur Loyal (qui improvisa à la guitare avec de nombreux artistes, dont Pink Floyd). Car Zappa présentait sur scène les artistes !

Le reportage traite surtout des à-côtés du festival : réactions de certains habitants (le curé en soutane, qui s'effraie), des commerçants (enchantés, sauf le marchand de... fleurs en plastique !), les rues et les trottoirs se remplissent de toute cette jeunesse que, personnellement, j'adore : les hippies. Ça paraît bizarre, mais j'ai toujours éprouvé une grande tendresse pour ce monde-là, malgré toutes les bêtises et tous les excès. C'est lié à la musique, bien sûr. Car je reste attaché au genre psychédélique, musique hippie par excellence. En octobre 69, je viens d'avoir sept ans et j'ignore tout de ce monde. Là où je vis, chez ma tante, je n'ai sans doute croisé qu'un seul hippie : un Québécois en vacances qui logeait chez un voisin aux idées larges et vagabondes. Ce voisin était le père d'un copain à moi, et c'est ainsi que je pus approcher la bête étrange : longs cheveux, barbe fleurie, jeans à pattes d'eph ; surtout, il marchait pieds nus. C'est cela qui me fascinait : il marchait pieds nus dans la rue avec une grande aisance et ses pieds étaient d'un noir... ! Je me souviens aussi qu'il marchait au milieu de la route (sans doute parce qu'il y a moins de cailloux sur l'asphalte que sur le trottoir, mais sur l'asphalte passent les voitures et les camions). Et qu'il était souriant, d'une grande gentillesse. Mes cousins avaient son âge, mais ils avaient le cheveu court, la lunette sévère et le pantalon à pinces dûment repassé ; ils en étaient encore au twist, à Richard Anthony, les pauvres ! Ils n'auraient pas renoncé à la messe du dimanche pour un concert de Pink Floyd ! Ils ne connaissaient du reste pas Pink Floyd, pas plus que moi à cette époque et à cet âge !

Bref, ce type de reportages me laisse toujours rêveur, tout ensemble émerveillé et abattu. Émerveillé parce que c'était, au vrai, une époque extraordinaire, folle et bouillonnante, et que cela se sentait ; et cela n'est plus, et j'en étais. J'en étais par le physique, si je ne participais pas encore à mon temps, sinon comme spectateur bénévole. J'ai parfois du mal à réaliser que j'étais un contemporain en 1969, et qu'au calendrier de ma vie figurent des dates de ces temps-là, et que j'ai des souvenirs précis. Plus le temps passe et plus ça me semble improbable, une espèce de féerie, une histoire que j'aurais inventée pour me vanter. Eh bien, non. Pink Floyd n'existait pas encore que j'allais déjà à l'école. Il y a ceci de fabuleux que toute cette ébullition musicale des sixties a débuté avec les Beatles. Les Beatles ont sorti leur premier 45 tours (Love me do) le 5 octobre 62, et je suis né le 17 septembre cette année-là. J'étais donc là dès le départ ! Ma mère aurait pu fredonner la chanson en se penchant sur mon berceau, en guidant ma bouche à son sein. Je n'en crois rien et cela importe peu, mais l'idée me plaît de ma mère, à qui il reste alors à vivre quelques mois, en train de fredonner l'air du premier disque des Beatles, un air certes futile, mais joyeux.

Cette jeune fille aux longs cheveux lisses (Ali McGraw, dirait-on) qui déambule seule dans la rue... Elle m'aurait tourmenté les sens dix ans plus tard. On n'en voit plus de pareilles. Les nôtres sont grasses, empesées, rasées, blondes à sourcils noirs, le cheveu de nylon et le cul boudiné. Si elle vit encore aujourd'hui, elle a forcément plus de 65 ans. Et ça, c'est terrible. Ce n'est pas terrible d'avoir 65 ans (j'en suis loin encore pour ma part), mais d'avoir eu 18, 19, 20 ans, d'avoir été belle, naturelle, un peu folle, d'avoir tiré sur son premier joint en écoutant le nouveau disque des Doors, peut-être. Tous ces jeunes qui par milliers, dizaines de milliers, que je vois là à l'écran, qui se rendent au Festival, se bécotent, fument insouciants, rigolent, se moquent peut-être du boer local, de ce ridicule curé tout sec dans sa soutane et tout confit dans sa morale à deux (trous de) balles, ils sont aujourd'hui retraités, la plupart septuagénaires. Les bras m'en tombent et me dégoulinent le long des jambes... C'est inconcevable et c'est abominable ! Il devrait y avoir des exemptions de vieillesse, au moins pour les jeunes du temps de mon enfance. Et rien ne devrait avoir changé, nulle part. C'est là où je me dis que l'idée de mourir jeune n'était pas si idiote. Hendrix, Joplin et tous les tôt partis de ce genre sont jeunes à jamais. Ils se seront noyés, sans avoir connu le naufrage. Nous, survivants, coulons au ralenti, avec la conscience de couler, et que c'est inéluctable. Reste plus qu'à boire la tasse, l'immonde breuvage de la mort.

Illustration sonore du reportage, la seule : un air dont je me dis : « Eh merde, c'est quoi ce truc qui me dit quelque chose sans rien me dire pourtant ?! » C'est ancré au fond de ma vieille mémoire sonore, et cela ne me dit rien. Espérons qu'ils nomment l'artiste que l'on voit à son piano, en long manteau de fourrure ! Mais rien. Immense frustration. Je veux savoir. Le type, comme ça, vu de profil (je ne vois pas son visage, à cause des cheveux), ne me dit rien. Je cherche sur le Net... l'affiche du festival... le programme précis. J'écarte d'emblée les groupes que je connais. J'écarte les free-jazzmen, dont ce n'est pas le genre musical. Je remets la vidéo et il me semble entendre le nom du groupe annoncé (le reportage est évidemment monté) : The Nice. Et en me forçant à écouter les paroles du bref extrait diffusé sous le commentaire du journaliste, je distingue le mot dream. Ça suffira pour mener à bien mon enquête.

The Nice est le premier groupe de Keith Emerson (mort voici un an, lui) et est considéré comme un des pionniers de la musique progressive. La chanson est une reprise magnifiée de Tim Hardin, Hang on to a dream (je pense qu'ils ont monté le reportage avec la version studio, brève, celle avec le chœur, et non celle que jouait le groupe sur scène ce soir-là, car il avaient l'habitude en concert de la jouer en huit, dix, douze minutes au lieu de cinq, parce que The Nice mêlaient à leurs compositions ou reprises des improvisations qui empruntaient souvent à des musiciens classiques — pas vraiment ma tasse de thé, les improvisations, et c'est pourquoi je connais mal ces groupes). Mais ce morceau... ! Il m'a hanté des heures. C'était voici près de dix jours et je l'écoute depuis sept ou huit fois par jour. Il ressemble tellement à ma nostalgie ordinaire ! La version originale du morceau est excellente, mais cette interprétation est... magique ! Elle me touche au plus profond. Et ça commence à m'inquiéter. Une impression bizarre : celle d'avoir retrouvé quelque chose à quoi je tenais jadis, avant d'oublier la chose et son souvenir...
 

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