vendredi 17 avril 2015

Au printemps les mains pleines

Je dois sembler bien bizarre à certains. Je suis capable de demeurer le cul sur ma chaise six mois durant, devant mon écran d'ordinateur, et puis voilà soudain qu'une crise aiguë de bougeotte me dynamite et me propulse sur les chemins, où je me dis : « Putain, quand même, merde, c'est ça la vie et c'est bon ! »  — car je suis un adepte du soliloque, et je ne surveille pas toujours mon langage. Bizarre, insolite, singulier, inquiétant peut-être. 

Je vis beaucoup par procuration, c'est un fait. Ce n'est pas brillant, mais c'est un fait. Ce n'est pas que je vive sur des manques. Je m'enferme volontairement. Mon régime en hiver (au sens large du terme), lorsque je ne travaille pas à l'extérieur, c'est sommeil le jour et vie la nuit. J'écris, je lis, je rumine. L'actualité me fournit un foin bien gras, en abondance, si bien que je rumine sans désemparer. 

Ce serait d'un bucolisme à pleurer si tout allait plus ou moins mal, comme de toute éternité. Or, il semblerait que tout aille de plus en plus mal, et que le cartel de coquins qui nous dirigent, nous informent et nous divertissent, ait décidé sans nous en référer, de nuire absolument. Ça en devient vertigineux. J'ai ri de cela longtemps, comme au spectacle d'un pitre doué : c'est un spectacle, rien de plus. Ce n'est plus un spectacle au sens forain du terme. C'est la réalité. Nous sommes cernés. La planète délire sec. Les clowns sont aux manettes. Camés, les clowns.



Je lis beaucoup la presse en ligne, et plus volontiers la presse de réinformation que l'officielle qui ment avec un aplomb insolent et opère suivant les mots d'ordre d'une mafia politique et financière sise à Bruxelles, Francfort ou Washington, pour ne citer que les centres névralgiques. Ce que la presse de réinformation m'apprend n'agit pas comme un baume, hélas ! La situation est en réalité toujours plus alarmante que ce que j'imaginais, moi dont le pessimisme est proverbial pourtant. Ainsi, je me retrouve à paniquer parfois, tout seul, à penser que tout est foutu et que nous n'en sortirons pas par la politique, mais par les armes. Je n'entends pas qu'il faille prendre les armes, mais je ne vois pas d'issue à cette situation infernale sans une insurrection populaire majeure, avec tribunaux d'exception et pelotons d'exécution pour régler le sort des traîtres et des vendus. J'ai bien un petit côté séditieux, dont je ris moi-même, mais ajouter au chaos du chaos, je préférerais éviter cela et préserver nos beaux paysages, nos majestueux monuments, nos églises, nos villages, nos gens. La technique du contre-feu est efficace, certes — mais que reste-t-il entre le feu primaire et celui qu'on allume contre lui ? Des cendres. Est-ce que je rêve de cendres ? Jamais. D'en faire bouffer par pelletées à quelques canailles choisies, oui. Si pour reprendre Paris il faut brûler la Picardie, alors que Paris crève. Que son ciel se hérisse de minarets ! 

Arrive le temps des saturations et des questions. Que puis-je, moi, tout seul dans ma cambuse à me sillonner le front de rides inquiètes, alors que la nuit suit son paisible cours, changer au désordre du monde ? Sérieusement. Que puis-je faire ? Que sais-je faire ? Pas grand-chose, il faut être juste. Je pourrais écrire un libelle. Encore des mots ! Les mots ont assez décrit les maux. Ce sont des actes qu'il faut. Et je ne suis pas un homme d'action. Je suis un bavard, un quelconque Schtroumpf Moralisateur, moins les lunettes (mais elles arrivent). Un bonhomme comme moi, dans le feu de l'action, ça ne compte pas si ça ne sait pas tenir un fusil (ou une fronde ou une arquebuse, tout ce que vous voudrez, sauf des mots). Je devine qu'en certaines circonstances je ne manquerais pas de courage, voire d'héroïsme, mais ce serait très prétentieux de ma part d'imaginer que je puisse me glisser dans la peau d'un meneur, d'un chef de troupe, de décider de stratégies. Prétentieux ce serait, et grotesque. Je n'en rêve même pas.

Je suis jeune encore et relativement en bonne santé, mais j'ai 52 ans déjà. Voici vingt ans j'étais encore un vrai jeune et je pouvais séduire des jouvencelles sans passer pour un vieux saligaud. C'était hier. Dans vingt ans, si Dieu me prête vie — et je le lui conseille fortement —, j'aurai 72 ans. Ce sera demain. Et ça m'affole autant que les bad news quotidiennes. J'aurai non seulement cet âge-là, celui d'un papy de base avec sa petite odeur de pipi et sa silhouette voûtée, mais dans quel état serai-je ? Serai-je capable encore, si je le décide, de chausser mes fortes grolles pour me taper dix bornes sous le cagnard ? Ne serai-je pas plutôt derrière ma fenêtre, cloué dans mon fauteuil, à soupirer ? Je le crains. Je le crains parfois tellement que cette idée me paralyse et que je me contrains à vivre comme si j'étais déjà le vieillard valétudinaire décrit. Je ne ris plus, là. Je me suis surpris maintes fois à rechigner, à éviter même de sortir faire d'indispensables emplettes, sous le prétexte d'un indéfinissable petit malaise, allant du cerne trop marqué aux jambes ankylosées, en passant par le sale air que je me trouve, la douche à prendre, les dents à brosser, le pantalon à repasser. Je ne chercherais pas plus efficacement des motifs de désertion, des moyens de m'effacer, des preuves que ma vie tout entière est un songe et que vivre, ce n'est plus pour moi. 

Il y a là un sérieux et urgent motif de rébellion. On ne rit plus, soudain. Soit on s'incline et on sombre vers ce qui nous épouvante pourtant, soit on prend les armes contre soi et on se colle soi-même au mur. La décision de revivre peut être rapidement prise et mentalement validée. Sa mise en route n'en est pas moins rendue pénible par les habitudes acquises, ce vieux fond de sauce surie qu'est la paresse, la procrastination. Les lendemains chantent toujours pour les décisions sursises. « Demain je ferai... Demain j'irai... » Et le lendemain on reporte au jour suivant, parce que bobo là, parce que le temps ne s'y prête pas, parce qu'il traîne toujours sur le Net une vidéo à visionner sans délai, ce qui est une plus plaisante activité que de repasser une manne de linge ou laver une vaisselle menacée par la mousse et le lichen. Je caricature un peu, comme d'habitude, mais c'est en gros le schéma, et c'est la triste vie de beaucoup d'internautes. 

Il faut se faire un plan et bien se l'imager. Si je me sens débile et que je souhaite un jour pouvoir à nouveau soulever 100 kilos d'haltère d'une seule main, c'est sûr que ma décision ne suffira pas et que je me casserai les reins si je me laisse emporter par mon fébrile enthousiasme d'athlète décrété. Il faut guérir d'abord, car c'est une maladie. Ensuite et doucement, reprendre goût au mouvement, aux choses de la vraie vie, aux simples choses comme le balai matinal des oiseaux, une fillette qui saute à la corde, un envol de canards depuis une roselière, un de ces ensorcelants effluves de sous-bois qui vous font sentir de l'intérieur et palpiter, votre être — ce moi profond, intemporel, à l'unisson du tout, qui n'attend que votre attention pour vous éloigner de l'accessoire, du boucan de la planète et des rires malsains des prédateurs à deux pattes. 

Les grandes choses, les grandes causes, ne sont rien. Elles ne sont rien à votre échelle, car vous n'êtes pas un amiral à la tête d'une flottille, ni le Père Damien devant une assemblée de lépreux. Vous n'êtes qu'un pion sur l'échiquier et votre rôle à vous n'est pas de découvrir la panacée universelle qui nous guérira de la bêtise du même nom. Votre rôle à vous c'est de vivre votre vie le moins minablement possible, sans nuire. Vous n'avez pas à être riche ou célèbre, mais à être, de manière à regretter le moins possible votre existence le jour du grand départ.

J'ai pris conscience — mais réellement — de cette nécessité voici quelques mois, constatant dans mon lit, au moment de m'endormir, que je paniquais, c'est le mot, à l'idée de mourir bientôt. Je considérais mon isolement, ma solitude (que je bichonne cependant), et j'éprouvais une sorte de vertige : je crains la mort, je ne crois en rien, j'oublie de vivre. Je mourrais là dans mon lit que c'est à l'odeur, des semaines plus tard, qu'on découvrirait mon cadavre, et moins d'une semaine après seraient brûlés mes cahiers et deletés mes textes, par un « héritier » dont le seul souci serait de savoir s'il y a de la thune à gratter et qui, constatant que non, se vengerait en effaçant ma mémoire. J'en ai sué de chaudes, pensant à ça. Heureusement, je dors toujours très bien, plus ou moins longuement.

Cet état, quasi morbide, était aussi dû à la pression sournoise de l'actualité. Je vis au rythme du monde, et il me secoue. À voir défiler chaque jour sur mon mur Facebook des images des mutilés du Donbass (je suivais de très près cette actualité-là, y sentant les prémices d'une nouvelle guerre continentale), des massacres humains et des destructions archéologiques de l'État islamique, pour ne rien dire du défilé permanent des bobines des salopards et crevures habituels, genre McCain, Soros, Nuland, Porochenko, Valls et j'en passe mille. Arrive un moment où la nausée vous gagne, où vous ne pouvez plus. L'ordinateur éteint, ces images et ces figures continuent de vous hanter, et vous finissez par en être obsédé. C'est un stress et c'est un alcool. Vous ne voulez pas les oublier, de peur de les oublier vraiment et d'être surpris par elles, comme le naïf qui attend le nez en l'air qu'une pomme tombe du pommier, se fatigue, se lasse, pour recevoir sur le crâne la grosse pomme qui s'est détachée de l'arbre alors que le naïf bayait aux corneilles. Et si par malheur vous oubliez le nom d'un des figurants (je ne me souvenais plus à l'instant du nom de Victoria Nuland et je ne l'ai retrouvé qu'en tapant « Fuck the E.U. ! » dans Google), l'angoisse monte et la sueur perle, comme quand l'araignée que vous traquez la tapette à la main, attendant le moment favorable pour l'écraser, vous échappe soudain en disparaissant derrière un meuble, ou bien entendu vous l'imaginez se frottant les pattes à l'idée de l'effrayant tour qu'elle va vous jouer dans le noir, quand vous dormirez.

Je veux bien être hanté, mais par des images de vie, d'espoir et d'espérance, des images saines. Quoi de plus sain que mon illustration ? Une aubépine solitaire en bordure de chemin, qui chaque printemps reverdit, parce que son job à elle, c'est ça, et ce n'est pas ridicule, c'est un message d'espoir en même temps qu'un témoignage de vie, de vie sans bruit ni falbala, et qui se rit des nuisibles et de leurs nuisances. Vous me direz qu'il y aura toujours un bûcheron qui... Certes, mais cette aubépine n'est pas la dernière aubépine, et les bûcherons se prennent parfois un fût sur la binette.

Sortir du marasme, abandonner la chaise, le lit, la piaule ! Cela ne doit pas se faire d'un coup, ni brutalement, à moins que d'être très fort ou faiblement atteint. Si vous prenez l'image du type qui est resté un an dans son fauteuil sans en décoller les fesses (ce qui n'est pas mon cas, tout de même), s'il désire se remettre à galoper, il ferait bien d'y aller doucement, comme qui réapprend à marcher après un accident, sans prétendre rien de plus, au départ, que d'être au moins capable de tenir debout sans vaciller, sans devoir saisir une main ou se tenir à la table. Guérir, c'est un art — et l'art se moque du temps. 

Prendre de modestes décisions et s'y tenir. Que ces nouvelles et saines pratiques deviennent des habitudes, mais des habitudes consenties. Au réveil, je sortais de mon lit après avoir un peu paressé, j'enfilais des frusques et, avant de me rendre à la cuisine pour y faire mon café, allumais l'ordinateur, sans y introduire cependant mon mot de passe. Impossible d'agir autrement. Le café mis en route, je venais m'asseoir et rentrais dans la matrice : il y a toujours un truc ou l'autre qui est arrivé pendant votre sommeil, dont vous savez que ça va faire jaser. Parfois c'est énorme, comme en janvier dernier ; parfois c'est maigre, comme la mort d'un chanteur un peu connu ; ou piteux, comme une défaite du PSG. Mais on fait vite son miel d'un rien de pisse, sur la Toile. Et naturellement, après la lecture des gros et petits titres, direction Facebook pour y commenter les délits de l'univers, avec ou sans sarcasmes, selon la sensibilité du sujet. Six heures plus tard, j'y suis toujours (pas forcément sur Facebook, mais sur le Net), j'en suis à terminer mon second percolateur, je suis allé pisser quatre fois, j'ai grignoté une gaufre au chocolat, une banane s'il en reste, je songe qu'il me faut sortir faire des courses, et c'est une heure avant la fermeture des magasins que l'adrénaline me jette sous la douche, à l'évier pour le brossage des trois chicots, et dare-dare au Carrefour, à... cent mètres de chez moi. Et certains jours, je m'y prends trop tard et il me reste de la poussière de tabac, deux grains de café...

J'ai établi quelques règles et je m'y tiens désormais. Au réveil, j'exerce ma voix, je chante. C'est très con, mais ça me met de bonne humeur, car j'ai l'art de parodier ce que je chante. Je m'étire longuement, me mets en boule. Je sors du lit et enfile mes frusques. J'ouvre les tentures et reste à la fenêtre cinq bonnes minutes, à observer tout bêtement dehors : les chats du voisinage, les moineaux, les hirondelles, mes chers rouge-queues noirs, les pies, le ciel, les nuages et tout ce qu'il y a à observer de naturel. Moment important désormais, car il me permet de régler mon sextant intérieur. Je me rends ensuite à la cuisine où je prépare le café. J'allume l'ordinateur et vais prendre une douche. Je m'habille proprement, de sorte à être présentable quoi qu'il arrive, je me brosse les dents (enfin, je me comprends quand je dis dents), me soigne (un rien d'eau de toilette, un rasage si nécessaire), puis seulement je prends mon premier café, en lisant les nouvelles.

Ce n'est pas grand-chose, me direz-vous. Et pourtant... C'est une dynamique que j'ai créée, naturelle chez vous peut-être, mais pas chez moi dans ma situation. Ce n'est pas tout évidemment, mais je ne vais pas vous bassiner avec mes rituels à la noix, mes besogneux petits pas quotidiens. L'idée est de respecter le schéma et d'ajouter régulièrement des tâches, de sorte à pouvoir faire enfin, à nouveau, comme jadis, les choses naturellement, sans me contraindre, sans me mettre sans cesse en rogne contre moi-même dans un premier temps, contre le monde ensuite — un monde qui ne sera jamais à l'image du paradis, bien sûr, mais que je dois accepter comme tel, sans le vêtir non plus d'habits plus sombres et plus sanglants qu'il n'en porte, en acceptant aussi de voir ce qu'il y a de beau sur cette planète, de beau dans le sens du non-frelaté, du beau très simple, du vrai, à la portée de n'importe quel olibrius attentif

Mon projet au départ de ce billet était de vous inviter dans mon sillage au fil d'une balade costaude que j'ai faite ce mercredi et qui m'a enchanté, en plus de me rassurer sur ma condition physique et morale : je n'ai rien perdu, tout est là, suffit juste de faire les poussières et d'écarter les toiles d'araignée. J'ai encore bavardé, et me voici cuit. Mais puisque vous avez été sages au point de me lire jusqu'au bout, nous irons nous promener demain. Promis.

4 commentaires:

  1. Vive le printemps : http://www.aryanalibris.com/index.php?tag/Potager

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  2. Belle plume mon ami je nest pas ete capable de marreter de lire votre texte.Peut etre car je me reconnait un peu en vous.Merci et continuer vous avez beaucoup de verbe mercii

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  3. Eh ben, cher maître, je vous vois bien sombre quant à l'avenir. Collectivement, c'est sûr, on va au désastre, et il y a des centaines de lopes et de traîtres à aligner dans les fossés de Vincennes devant une solide 12,7. Mais individuellement, vous avez encore largement deux décennies de force et de (relatif) allant devant vous, si j'en juge par mon cas. C'est à partir de 72 ans seulement que j'ai commencé à me savoir vivant dès le réveil, parce que j'avais toujours mal quelque part. Ces jours-ci, je franchis les 76, et c'est moins flamboyant, ma hanche me travaille et il me faut une canne, et tout se dérègle petit à petit, avant qu'on me retrouve défuncté, à l'odeur. Mais pour le moment je marche. Et j'ai toujours plaisir à être vivant. Vous aussi, je vois, avec votre talent. Vous continuerez, j'espère...
    PS : je voulais poster ce bout de commentaire sous mon appellation Wordpress. Mais ces cons ne se satisfont pas de mon pseudo officiel. Ils veulent mon nom complet, et je n'ai absolument aucune idée du nom sous lequel j'ai ouvert mon compte chez eux. On vit des vies passionnantes, toujours masqués... Je devrais demander à la NSA, elle doit savoir, elle !

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  4. " le balai des oiseaux" m'a bien,euuh,deridé,le ballet sans doute;et a propos de danse d'oiseaux;voyez celle ci que j'avais sous les yeux a la fenetre de mon cabanon,choix de ce domicile depuis bientot 5 ans,j'en ai 51 de ces années passées a propos.
    Voyez donc le court spectacle,rarissime moment,exceptionnel n'est pas trop fort: quelque chose attire mon regard,cela se trouve a moins de 2 metres de là ou je suis,un troglodyte(mignon,ajout je pense par les ornitologistes..) tres petit oiseau brun,il se met a se rouler sur lui meme dans la terre seche,mais pourquoi fait il cela?cet oiseau ne le fait jamais!sauf..sauf que cette fois il le fait pour taquiner,provoquer,jouer avec une poule! poule qui lui fonce mollement dessus,empotée de poule :) le mignon evidemment fuit et les deux protagonistes reprennent leurs habitudes;telle de chercher a manger.

    UnLorrain.Comme vous,je contemple ce qui m'entoure,la nature en particulier,la nature animale..je pense que c'est de celle ci dont Flaubert ecrire "elle est bien plus cruelle que vous ne l'imaginez";meme le végétal,le prunelier,le "rejet" de l'arbre fruitier de ce verger abandonné,sont dans une course,une competition,a celui qui captera le plus surement le soleil qui lui donnera vie,car il faut bien vivre.

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