jeudi 2 avril 2015

Âge tendre et gueule de bois

(Une réflexion de mon journal du jour...)

Ceux qui avaient vingt ans en 68 (ou dans ces années-là, je ne focalise pas sur la date) sont aujourd'hui à la retraite. Ce sont des vieux. On se moque d'eux comme de débris, on raille leurs mortes utopies. Ils dansaient le rush avec Antoine, rêvaient Woodstock ou Wight, les garçons portaient de longs cheveux et les filles des mini-jupes affriolantes. Tout ce monde était si jeune, si neuf ! En quelques années le monde était passé du noir et blanc à la couleur, littéralement. Les Beatles et même les Animals à leurs débuts portaient le costume et le cheveu court, dans le droit fil des années 50. On ne parlait pas encore des hippies. Ils étaient peut-être bien cons (mais nos jeunes ne le sont-ils pas non plus, et davantage ?), mais ils brûlaient de jeunesse et parfois brûlaient leur jeunesse. Ils étaient bêtes mais sympas. Les Charlots, ce n'était pas un moment très shakespearien de la culture, mais comparés à l'empaillé Brassens, ils faisaient rire, et sans arrière-pensée. Le monde découvrait la jeunesse et la jeunesse se découvrait, aussi au sens du dépoitraillement. Elle aspirait à demeurer jeune éternellement. Être jeune, mourir jeune plutôt que vieillir… J'ai sur cette génération un regard aussi moqueur parfois que toujours bienveillant, et mélancolique dans les recoins. Je regarde des pochettes de disques et cette jeunesse éclate partout, insolente, maquillée, court vêtue et clownesquement accoutrée. Je regarde des clips anciens, des scopitones, des extraits de films (sur Woodstock, par exemple). Partout cette jeunesse folle, enivrée, si vivante ! Or, tous ces gens aujourd'hui, pour ceux qui vivent encore, abordent la septantaine, et c'est abominable d'y penser (je précise bien : d'y penser, et non d'y songer ― c'est-à-dire de mesurer le temps, d'en éprouver le vertige, plutôt que de zapper l'intervalle et de constater en 2015, brutalement, ses ravages au sens physique du terme, sur les corps et les visages de ceux qui furent si jeunes, jadis). Prenez un quelconque chanteur de cette époque, un agité de la guitare ou du bassin, celui que vous avez en tête et dont vous fredonnez parfois les airs comme s'ils dataient de l'automne dernier, et cherchez sur Internet à voir à quoi il ressemble désormais, votre yé-yé… Si vous ne l'aviez pas revu depuis, vous avez maintenant une idée de ce qu'est un uppercut. Nous avons tous plus ou moins le souvenir amusé du temps où nos mères et grands-mères nous montraient d'elles-mêmes des photos, jeunes. Ces photos nous faisaient sourire parce que nous faisions malaisément le rapprochement entre la personne sur la photo et celle qui prétendait avoir été celle-là. Ça paraissait improbable, du fait qu'à notre puzzle mental manquait une pièce essentielle : celle d'avoir connu jeune la personne en question. Dans le cas du vieux chanteur septuagénaire dont je parle, nous nous souvenons de lui tout jeune encore et pétulant, et cela semble impossible qu'à partir de ça, il soit devenu cet autre ça ― pour ainsi dire une trahison.

1 commentaire:

  1. Elle approchait de la septantaine, une dentition abominable, une gueule d'aubergine frite entière et oubliée tout un été au soleil, le dos cassé, toutes les articulations déformées, une voix agréable comme deux tableaux noirs qui copulent, l'oeil mauvais. On aurait pensé qu'elle compensait avec un sens de l'hospitalité confinant à la sainteté. J'ai passé dans sa bicoque des vacances inoubliables, où absolument tout ce qu'on bouffait était fait maison et/ou extrait du jardin où passaient biches et cerfs les nuits de pleine lune. Elle nous a fait comprendre sans ménagement - mais par le biais de son mec - qu'elle ne voulait plus jamais nous voir. Une lubie définitive, va comprendre. Qu'importe. Cette inutile introduction pour parler des photos de sa jeunesse, dévoilée un soir de nostalgie: une beauté brute, du Sud, l'oeil aussi noir que ses interminables cheveux, cambrée sur une bécane, avec la plus haute sensualité du monde, celle qui s'ignore et n'en fait pas un plat quand elle en prend conscience. Le genre de fille pour qui on abandonne toutes ses manières et pour qui on est prêt à se castagner comme le dernier des hools avec son meilleur pote.
    Je ne sais plus qui a écrit que Dieu se venge des Italiennes, en les rendant abominables quand elles sont vieilles, pour les punir d'être aussi belles dans leur jeunesse. Qui que ce soit, il a tout compris, j'en ai rencontré la preuve vivante.

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