mercredi 18 février 2015

La ronce des souvenirs

Une amie me sollicitait récemment : « Écrivez donc vos mémoires ! »

Les mémoires sont un genre littéraire réservé aux gens connus qui ont fréquenté d'autres gens connus et participé à l'histoire (grande ou petite, là n'est pas la question). Ce n'est pas mon cas. Et je ne soupire pas à l'idée de n'être qu'un pion parmi les anonymes et de n'avoir fréquenté aucun porteur de beau linge et de grande réputation. Les sunlights et les trompettes de la renommée, ce n'est pas mon truc ; porter et véhiculer la lumière des autres, non plus. 

L'amie me sollicitait de la sorte avec, je le soupçonne, un peu d'ironie, parce que je bavarde à l'occasion, façon poivrot qui s'étale. Ou bien par amitié, parce qu'elle aime tout simplement me lire et n'ignore pas mon goût du souvenir et des récits d'enfance. C'est un fait que j'aime un peu trop me souvenir. C'est un fait que je soupire volontiers au souvenir de mon enfance. Que cela me pèse. Que le temps n'arrange rien à l'affaire. Que mon attrait du lointain passé, du noir et blanc des vieilles photographies, est moins en raison d'une attirance pour lui que de ma détestation de l'avenir. Je sais sur quoi repose le passé, j'en connais les assises, je les ai éprouvées. Que sais-je de l'avenir ? À plus de cinquante berges, comment puis-je être titillé par le désir d'avenir avec ses courbatures et ses petits pas rétifs vers une tombe certaine ? Et à considérer l'état du monde, celui de notre société, je n'ai certes pas hâte d'y vivre demain, quand bien même je vivrais volontiers centenaire pour assister à la débâcle, à l'effondrement — mais à condition qu'il y ait une réelle promesse derrière, un nouvel âge... d'or plutôt que de plomb. 


Je pourrais me souvenir et en écrire. Je le fais d'ailleurs, sous une forme qui n'est pas celle de la compilation plus ou moins linéaire et qui n'est pas le récit d'une vie à proprement parler. Dans ce livre que je ne terminerai sans doute jamais, je m'efforce sans trop de complaisance de comprendre qui je suis — qui je suis sur le plan de la sensibilité, et pourquoi, dans ma vie, je suis marqué surtout par des instants, beaucoup moins par des faits. Je suis marqué surtout par la conscience que j'avais de ces instants et que j'ai conservée, comme autant de pépites. Il ne se passait rien, mais j'étais extraordinairement présent par l'esprit, relié, pour ainsi dire. À quoi ? Je l'ignore, et c'est pour en découvrir la raison, s'il en est une, que j'écris ce livre, sans en connaître donc l'issue. Ce livre n'est pas le récit de ma vie, mais un éclairage sur le bonhomme vu de l'intérieur. Par la force des choses, j'y évoque certains souvenirs, ou plutôt certains souvenirs s'invitent dans mon récit, à mon corps défendant parfois. Commentant moi-même mon livre, j'y parle d'un écheveau que je débrouille, et c'est tout à fait ça. 

Nous avons tous nos souvenirs, rarement intéressants pour autrui. Ce qui fait la force et l'intérêt — pour nous — d'un souvenir, ce n'est pas tant les faits que l'émotion qui s'y rapporte — l'émotion d'alors et son souvenir plus ou moins vif, plus ou moins fluctuant. Il m'arrive parfois de m'émouvoir aujourd'hui sur tel ou tel événement de mon histoire, vécu cependant, à l'époque, sans émotion particulière ou durable. Je veux dire que j'ai le souvenir d'un fait, mais pas celui de mes émotions sur le moment. Ce qui m'a marqué, c'est le fait, pas la douleur induite (pour les souvenirs pénibles, et Dieu merci, je n'en ai pas que de cette qualité).

Quand, l'été 72, je retourne vivre chez mon père (j'ai 9 ans, presque 10), c'est un drame. C'est un drame dans ma vie et c'est un moment clé de mon histoire personnelle, une rupture qui fera que je raterai ma vie, au moins sur le plan social. Chez ma tante, où j'étais suivi dans ma scolarité et plutôt bon élève quand je m'en donnais la peine, j'aurais fait des études, comme ses cinq enfants en ont fait (un ingénieur industriel, un ingénieur civil, un géomètre-expert immobilier, un psychologue, une puéricultrice). Je n'aurais sans doute pas fait les études dont je rêve aujourd'hui (archéologue, historien, philologue, relieur-doreur ou luthier), mais j'aurais fait des études et j'aurais un métier, peu ou prou gratifiant. Chez mon père, qui n'avait d'ambition pour ses enfants que de les voir rapporter au plus vite des sous à la maison, il ne pouvait être question de poser son cul trop longtemps sur un banc, fût-il d'une faculté prestigieuse. De fait, aucun de mes dix frères et sœurs n'a fait d'études. La plus grande gloire de la famille, aux yeux de mon père, c'était son fils aîné qui conduisait les trains, quand lui ne posait « que » les voies où les trains conduits par son fils passeraient un jour. 

Un drame, donc, objectivement. Je revois la Renault 10 de ma tante dans le garage et moi dedans, avec mes habits dans des valises et des jouets. La porte du garage est ouverte et ma tante est au volant, sur le point de démarrer. Mais il se passe quelque chose et ma tante sort de la voiture et disparaît. Elle pleure... Je le comprends à son retour, cinq, dix, quinze minutes plus tard. Cela me touche sans me toucher beaucoup. Je n'aime pas voir ma tante pleurer (l'ai-je déjà vue pleurer d'ailleurs, en dehors de cette scène ?), mais je suis tout à l'excitation de la nouveauté dans ma vie, du changement. Car je suis un enfant et je pense à moi avec tout l'égoïsme d'un enfant. 

J'étais, chez ma tante, choyé (« gâté pourri », selon mes frères et sœurs, jaloux). En étais-je conscient ? Pour moi, c'était la norme. C'était exceptionnel, pour dire le vrai, mais je ne m'en aviserai que plus tard, par comparaison. J'étais choyé, mais encadré, et mon tempérament de petit sauvage s'accommodait parfois mal de certaines restrictions ou obligations (du genre, rendre de longues et bavardes visites à une grande-tante qui m'effrayait avec son goitre). Chez mon père, à la campagne, j'avais l'assurance d'une liberté totale. Nous n'avions pas de voisins, et lorsque mon père rentrait de son boulot aux Chemins de Fer, il avalait deux tartines avant d'aller nourrir et soigner nos vaches, cochons, poules, canards, lapins et autres pintades, puis de filer aux champs jusqu'à ce qu'on l'appelle pour le souper. Après le souper, il lisait un peu la gazette, puis gagnait son fauteuil devant la télé, où il s'endormait sans jamais voir la fin du film. Il y avait donc la télé chez mon père (pas chez ma tante, car mon oncle, qui travaillait à domicile, ne voulait pas être distrait dans son travail ; et une télévision fut le cadeau de retraite de ses collègues, en 76) et j'allais pouvoir regarder les Jeux sans frontière, Le Francophonissime, etc. Il y avait mes frères et sœurs, des chats, des champs de maïs et du foin ! Je retournais d'habitude chez mon père pendant les vacances et savais donc ce que j'y retrouverais d'excitant. C'est à cela que je pensais, fébrile, tandis que ma tante, pudique, séchait ses larmes et cachait mal sa tristesse de me voir partir, moi qu'elle aurait tant voulu adopter (à quoi mon père s'opposait pour de sordides considérations pécuniaires). Ce drame de ma vie et dont je suis conscient, je ne l'ai pas vécu sur le moment comme un drame, mais je n'y pense pas aujourd'hui sans une grande peine, parce que ce n'est plus à moi que je pense, mais à ma tante.

Je parlais plus haut de ces moments de lucidité (d'écoute, d'attention suprême ?) ne reposant sur aucun événement et qui ont marqué ma sensibilité, l'ont fait évoluer (sans que je puisse dire en quoi précisément), tandis que je me souviens de faits parfois violents et qui ne m'ont pas marqué, sinon à la manière d'une borne le long d'un parcours biographique. Un exemple pour illustrer ce dont je parle. 

J'étais encore à l'école primaire et déjà chez mon père. Je suis au lit, je dors. Une de mes sœurs, pour se rendre intéressante sans doute ou pour se venger d'une avanie de ma part, a cafté : elle a dit à mon père que je fumais. Mon père surgit dans la chambre que je partage avec trois de mes sœurs, arrache les draps et me tombe dessus à coups de ceinture, en hurlant comme un possédé. J'ai connu de moins pénibles réveils... Vous me croirez ou non, mais cela ne m'a guère ému. Je ne retiens pas cette anecdote comme un fait majeur et marquant de mon enfance : la violence du père et patati. Je n'ai rien appris de cette rossée matinale. 

Un an, un an et demi plus tôt, en janvier ou février 1973 (j'ai 10 ans), c'est l'hiver et je suis seul dans la cuisine, le dos à la fenêtre et j'écoute la radio, posée sur une chaise à côté de la cuisinière à bois (que j'alimente et qui répand une douce chaleur). Je ne fais rien de particulier. J'écoute simplement la radio. Il ne s'est rien passé, il ne se passera rien. Voici qu'est diffusée une chanson de l'époque, que je me surprends à écouter avec le genre d'attention inouïe dont je parle plus haut. C'est une chanson de Gilbert Bécaud, Un peu d'amour et d'amitié. Bécaud est un vieux chanteur pour moi, mais cette chanson qui passe depuis quelques semaines à la radio, que je connais sans l'avoir écoutée, me révèle quelque chose dans l'ordre essentiel. Je ne sais quoi, mais elle m'a ouvert, développé. Elle est du meilleur Bécaud possible, mais rien ne dit que la chanson ait été la cause unique de ma bizarre et suprême attention (quand on écoute au-delà de ce qu'on écoute). Il y avait un moment, sans doute une vacuité pensive, la chaleur, une sorte de bien-être ennuyeux, et paf ! la chanson surgit sur les ondes et m'emporte. Que dire de plus ? Je n'ai pas le souvenir de mes pensées d'alors, ni même le sentiment que je pensais quoi que ce soit. J'étais dans une espèce de rêverie consciente quand il m'est arrivé ce moment par le biais de cette chanson. Et je revois la scène comme si je l'avais photographiée et enregistrée. Elle m'a marqué, bien plus que la lanière paternelle sur ma couenne endormie. 

Ce sont des moments comme celui-là dont je cherche à percer le secret. Que se passe-t-il donc quand il ne se passe rien et que l'esprit seul travaille ? Et à quoi travaille-t-il ? Quel est cet ailleurs, entre terre et ciel, où puise l'esprit en ces instants privilégiés de réelle connaissance ? Une simple question d'ondes ? Une manière d'être branché et d'accuser bonne et pleine réception ? Un surplomb de soi du dedans ? Une suspension du temps ? Va savoir, Magloire !

J'ai d'autres souvenirs du genre, avec ou sans chanson, souvent avec chanson. Je n'éprouve pas le besoin de multiplier les exemples.

Mes souvenirs, en eux-mêmes, n'offrent aucun intérêt. Je me vois mal, penché sur mon passé, cherchant à en extraire de quoi exciter un peu la galerie. J'ai bien eu des aventures érotiques, et d'étranges parfois, de très chaudes — mais je n'ai pas le goût des récits de vulves ! Ce qui ferait l'intérêt, le charme, de mes souvenirs si la folie ou le gâtisme me prenait de les narrer, ce serait, bien plus que les souvenirs eux-mêmes, la manière dont je les mettrais en scène, le style que j'emploierais pour les livrer à l'éternité et à la poussière des bibliothèques. Bref, ce serait plus une question d'art que de mémoire. Je ferais en sorte que le lecteur s'exclame : « Quel beau texte ! » de préférence à : « Quels beaux souvenirs ! »  — tant il est vrai que je me fiche pas mal que mes souvenirs aient une quelconque qualité dans l'ordre esthétique, émotionnel ou moral.

Cette requête en mémoires de mon amie est partie d'une question de sa part : avais-je été scout ? J'esquissai trois pas vers l'arrière et deux grimaces. Je n'avais été que louveteau, et aussi peu de temps que possible. Je fis dans la foulée le récit burlesque de ma tout aussi brève mais glorieuse carrière footballistique (un but marqué tout de même, et de la tête, en un lob parfait, contre la réserve de Petitvoir, but qui stupéfia mes coéquipiers, car je fus, on s'en doute, un piètre joueur). Vint la requête amicale. Je donnai sans attendre le titre de mes mémoires : Mémoires d'un cheval de trait poussif. Ensuite la première phrase : « Je fus dans le ventre de ma mère ; et puis je n'y fus plus » que mon amie trouva un peu trop succincte à son goût, vu que cette première phrase était aussi, dans mon esprit facétieux, la dernière. 

Je me mis à imaginer à quoi ressembleraient des mémoires sous ma plume. Mes plus anciens souvenirs, par exemple ? Souvenirs du temps de l'école gardienne, des visages, des noms, des impressions, des bribes de décor et peut-être des odeurs, quelques images confuses d'un gamin repris pour ses Q majuscules qu'il formait avec peine sur son cahier d'exercices. Mme Belva, Mlle Betty, Sœur Bernadette, mes institutrices, dans cet ordre, je crois, de la première à la troisième. Au vrai le nom de la religieuse m'échappait alors, et c'est dans l'espoir de le retrouver que je fis une recherche sur le Net. J'étais piégé, accroché par la ronce des souvenirs et tout éraflé déjà. J'ai retrouvé le nom plus tard, tout seul, mais j'avais sur le site de mon ancienne école trouvé des photographies rares, dont celle d'une des trois classes de cette fameuse école gardienne de l'Institut Saint-Joseph de Neufchâteau (encore appelé « l'École des Sœurs »). 


La photo n'est pas datée, hélas ! mais je reconnais le collage sur le mur du fond, au-dessus du petit tableau : la petite fille sous l'arbre, avec la portée musicale en phylactère (c'est un oiseau qui chante). On voit aussi, fixée sur le petit tableau, une marionnette à gaine. Cette vision a réveillé en moi le souvenir que nous fabriquions des marionnettes sous la houlette de Mlle Betty, avec du papier mâché et de la colle à tapisser. Je ne raffolais pas de cette activité, à cause de la colle dont le contact visqueux dût me faire grincher à plusieurs reprises, j'en ai presque le souvenir — et que ma grincherie irritait Mlle Betty que j'aimais beaucoup, sinon. Je suis à peu près sûr que si la photo avait été prise depuis le tableau, on verrait le castelet dans le fond de la classe, puisque nous ne fabriquions pas des marionnettes pour dire que nous en fabriquions : il s'agissait de les animer aussi ! 

Je me suis mis à rire en me souvenant soudain que je n'aimais guère l'institutrice de première année, Mme Belva, courte sur pattes et grassouillette, le visage peu avenant. Je me suis surtout souvenu de la raison pour laquelle je ne l'aimais pas, grâce à cette photo : à cause du piquage ! C'était une des activités redondantes de ce niveau. Un tapis de feutre, une image dont il fallait piquer le contour en pointillés serrés, un poinçon. Il se fait que je ne supporte pas le contact du feutre, qui me fait grincer des dents. J'en voulais donc à Mme Belva de m'imposer une activité qui me faisait horreur à cause du matériel. C'était durant l'année scolaire 65-66. J'avais trois ans (né en septembre, il m'est facile de connaître mon âge telle ou telle année scolaire, puisqu'il ne change pas). Je lui ai été hostile longtemps, à Mme Belva. Elle habitait à Longlier, jouxte Neufchâteau, et ne se déplaçait qu'à vélo. Durant mes quatre années de primaires dans cette ville, je rentrais de l'école (Institut Saint-Michel) à pied chez ma tante, dans la direction de Longlier, et dans la rue des Chasseurs-Ardennais, en pente, j'étais souvent dépassé par Mme Belva, en danseuse sur sa bicyclette ! J'avais été son élève, mais jamais ne me serait venue l'idée de la saluer, bien qu'elle sût parfaitement qui j'étais et de quelle famille je n'étais pas l'un des enfants, vu que je portais un autre nom. Les enfants ont la rancune tenace. Ils oublient volontiers le motif de leur rancune, sans oublier la rancune. Et c'est ainsi que le vieil enfant de 52 ans peut dire : « Je détestais Mme Belva ! » avec chevillée au ventre une forte envie de baffes rétrospectives. 

La photo ci-dessus est remarquable à plus d'un titre. Elle est d'une qualité professionnelle. À vrai dire, et cela me surprend, c'est une carte postale des célèbres Éditions Nels (logo en bas à droite). 

Une autre photo, sur le même site, m'a ému :


Photographie de juin 62. Je ne suis pas né encore, mais cela ne saurait tarder. On peut voir à l'arrière-plan l'école primaire de Saint-Michel, où j'userai mes fonds de culottes entre septembre 68 et juin 72. Le bâtiment a été inauguré en 1960 et se situe le long du Chemin du Hays, en face de l'ancienne ardoisière Pierrard (abandonnée déjà à l'époque — depuis 45 — et en ruines) et du Bois d'Ospot. On y accédait à pied par le haut, via la hideuse passerelle de béton visible en partie sur le cliché, laquelle surplombait un vieux et pentu verger où paissaient de rares et dodus moutons (on entendait bêler pendant la classe !). 

L'extraordinaire de cette photo, ce sont les figurants. Le premier à gauche est René Lafalize, alors âgé de 26 ans. M. Lafalize sera plus tard, année scolaire 71-72, mon instituteur en quatrième primaire. Je possède une photo de classe de cette année-là. M. Lafalize cumulait son poste avec celui de professeur de gymnastique pour les six années. Il roulait en Simca 1000. Il se fait qu'il habitait sur la route de Bertrix, non loin d'un concessionnaire Simca. En ce temps-là, on ne courait pas aux cent mille diables pour acheter sa bagnole, et s'il fallait la réparer, on avait le mécano sous la main et à l’œil ! 

Le second sur la photo, Guy Pierson, titulaire de la cinquième année. Je ne l'ai pas eu comme instituteur, mais il assurait toutefois la classe quand son collègue Lafalize donnait gymnastique à sa propre classe. Il roulait en Fiat 850 et l'un de ses fils, Luc, était dans ma classe. Homme sympathique, mais peu commode comme prof. Il m'en a cuit un jour de revenir très en retard du repas de midi. Ma tante avait cuisiné des crépinettes (steak haché, jambon et fromage, le tout enveloppé d'une crépine). L'odeur de cette viande m’écœurait. Je rechignais à manger ma part, et il n'était pas question de m'en débarrasser autrement qu'en la mangeant — ce que je fis, en mâchant cinq minutes durant chaque bouchée, si bien que je me présentai en retard à l'école. Je savais ce qui m'y attendait, vu que c'était le jour de M. Pierson. Je frappai à la porte. M. Pierson vint ouvrir et tout de suite ironisa. Comment donc ? J'étais en retard ? Et j'espérais m'en sortir sans, au minimum, un meurtre ? M. Pierson me saisit la joue entre le pouce et l'index et me fit une torsion, à m'arracher la mandibule. Aujourd'hui, pour moins que ça, on le foutrait en taule. À l'époque, on la jouait penaud, et si j'avais eu l'outrecuidance de me plaindre auprès de ma tante de ce traitement, cette dame, un cœur en or cependant, m'eût rétorqué que c'était bien fait et que c'était une bonne leçon pour moi. Mais dans les faits, elle serait peut-être allée trouver M. Pierson pour lui faire part de son indignation (sans rien m'en dire évidemment). Cette punition était très douloureuse et on avait envie d'y répondre en pétant à coups de pied le tibia du malandrin. Dans le même genre, en plus cocasse. Nous avions dans la classe un camarade qui faisait rire tout le monde, à son corps défendant. Un paysan flamand, du nom de Guido Rubrecht. Tout petit, l'air buté, toujours affublé d'une courte culotte où l'on aurait pu loger quatre moucherons comme lui, tant elle était large. Un faciès d'enfant préhistorique, taillé grossièrement au silex. Et avec ça teigneux, le juron facile. Lui, il débarquait en classe à l'improviste, nanti de toutes sortes d'excuses énormes. Le hic, c'est qu'il se rebiffait volontiers et en marmonnait de laides au premier reproche. M. Pierson le reçut ainsi chaudement un jour de grand retard non ou mal justifié, mais le galopin, au lieu de rentrer la tête entre ses épaules, se rebella. Ni une, ni deux : M. Pierson le saisit par la peau du dos comme un lapin et le précipita dans le bac à papiers ! C'était en bac en bois, si grand qu'il aurait pu servir de cercueil au ciron. Et je revois notre Guido se démener dans son cercueil, faisant rire toute la classe et voler les papiers froissés autour de lui !  

Le troisième fantôme de la photo est Auguste Jacquemart, l'instituteur de sixième. Je me félicite encore d'avoir échappé à son autorité, car c'était une peau de vache. Nous l'appelions Craquemart, mais loin de ses oreilles ! Il habitait rue Saint-Roch, tout à côté du garage Fiat de M. Pierrard. Il avait de remarquable un fils albinos, de deux ou trois ans mon aîné. Un albinos de chez Lapin, un vrai de vrai, aux cheveux et sourcils blancs comme neige, l'air aveugle, zigzaguant bien plus qu'il ne marchait. Une intelligence de premier plan, parce qu'on ne peut être handicapé en tout... 

J'ignore le nom du quatrième personnage, bien que sa tête me dise quelque chose. Je ne l'ai pas connu comme prof. On me dirait son nom, peut-être m'exclamerais-je : « Mais oui, bien sûr ! »

L'homme en soutane est le chanoine Martin, directeur de l'institut. C'était un brave homme, celui-là, comme souvent les prêtres. Il a quitté ses fonctions en 78, l'année où je prenais moi-même ma retraite d'écolier, et cette fois pour de bon. J'avais interrompu une première fois ma scolarité à la veille de mon quinzième anniversaire pour entrer en apprentissage. Cette activité me rendit vite le goût de l'école et je manifestai le désir de retrouver un banc et la perspective d'un tableau noir. Il se fait que je vivais à nouveau chez ma tante. On crut que je ne voudrais pour rien au monde retourner à Saint-Michel, parce que j'y retrouverais la plupart de mes anciens camarades, mais eux à un niveau plus élevé que celui auquel me donnait droit ma vocation de redoublant compulsif (je n'étais point sot, mais dissipé, je-m’en-foutiste). Je choisis pourtant de retourner à Saint-Michel, pour la bonne et excellente raison que je considérais les élèves de l'Athénée Royal (établissement public) comme des manants, alors que j'en étais moi-même un, du moins par le comportement et la bêtise adolescente ! Problème : nous étions à l'entame du troisième trimestre et je ne pouvais réintégrer l'enseignement comme élève régulier. Mon oncle, dont les quatre fils avaient étudié à Saint-Michel, s'en fut trouver le chanoine Martin qui s'arrangea pour me prendre en élève libre à titre exceptionnel et par faveur. Lorsque mon oncle est mort, en 97, ma tante m'a donné quelques papiers me concernant, et parmi ceux-ci l'attestation du chanoine Martin, signée de sa main. Je fis un retour triomphant, à tel point que je réussis en trois mois mon année complète, grâce à la compétence et au discret charisme de l'abbé Mouzon, prof de français, d'histoire et de latin, mon titulaire de classe. L'année suivante, la troisième année d'un cycle de six, je fis à nouveau le con. Je sortais dans les bistrots et courais la gueuse, en plus de voler dans les bagnoles pendant la messe du dimanche soir (où, sinon, aurais-je trouvé de quoi alimenter le flipper du Newcastle ?), avec la complicité d'un garnement que ses parents laissaient fumer et qui, bien qu'il n'eût que 16 ans, savait conduire. Je foirai donc mon année et ma qualité d'élève libre l'interdisait. Il faut dire aussi que j'avais cette année-là comme titulaire de classe le prof de maths, une crapule. J'appelle crapule, comme enseignant, le gars qui préfère railler plutôt que d'expliquer une seconde fois au faible en sa matière d'enseignement. Je n'étais pas un cancre, mais les maths modernes et moi... ! Et donc au lieu de m'aider, M. Poos m'enfonçait en faisant de mon cas un sujet de railleries devant toute la classe. Il m'humiliait, attitude à proscrire quand on est prof, et je me vengeais en ne foutant plus rien, croyant l'humilier en retour. J'avais de lui une répulsion quasi physique. C'était un homme jeune encore, une petite trentaine, mais voûté et la dégaine d'un inspecteur de police avec son imperméable à soufflets, une face de bellâtre mais dure, l'air matois du sadique mijotant une saloperie, avec des cheveux raides et une mèche rebelle de führer. Pourquoi diable y a-t-il autant de profs et si peu de pédagogues ? Pourquoi tant de sadiques dans l'enseignement, et pourquoi sont-ils presque sans exception profs de maths ou de physique ? Sans doute étais-je un cas particulier, un mec trop sensible qui prenais la moindre observation pour une offense et nourrissais à l'égard de l'offenseur une haine aussi féroce et démesurée que vaine, mais je n'avais rien du mauvais garçon et il était simple de me sauver des enfers : en enseignant une matière intéressante pour commencer, en s'abstenant ensuite de me railler quand je peine à comprendre. Certains y parvenaient sans effort, parce qu'ils étaient de bons profs sur le double plan pédagogique et humain. Espèce rare ! Je me demande parfois si la fameuse « vocation » des enseignants n'est pas le cache-misère des médiocres recalés de la police, section petites frappes et tortionnaires.

J'en reviens au brave chanoine Martin que je revois, l'air solennel et grave, nous apprendre un beau matin de septembre, alors que nous étions en rang (les six classes) devant le bâtiment pour l'appel, que le pape Jean-Paul était mort dans la nuit... 

Le sixième larron sur la photo est M. Eppe. Il était à la retraite du temps de ma scolarité à Saint-Michel, mais c'était une figure familière à Neufchâteau. Nous le croisions souvent dans la rue, en ville, car il ne conduisait pas ou appréciait la marche à pied. Un homme bienveillant, affable et souriant.

Le grand type tout à droite est Léon Lejeune, 27 ans à l'époque. Il sera mon instituteur en première année, six ans plus tard. C'est donc cet homme qui m'a appris à écrire et c'est lui qui m'a fait suer avec de redoutables dictées. Il avait un réel talent pédagogique et une manière de se faire respecter à la fois douce et ferme. Il me donna le goût du français, je ne sais par quelle astuce. Car figurez-vous que je m'efforçais, le soir, à la maison, ou le week-end, de prendre de l'avance sur son cours de français. Nous avions à peine appris les adjectifs possessifs que je me lançais tout seul dans l'étude des démonstratifs. Même chose pour le pluriel des noms, dont j'étais fier de maîtriser les règles et les pernicieuses exceptions avant tout le monde. Quant aux conjonctions de coordination, je ne les mémorisai pas grâce à la petite phrase mnémotechnique en usage, mais dans l'ordre suivant : et, ni, ou, mais, car, or, donc, néanmoins, cependant. J'en profite pour dénoncer vivement aux autorités compétentes la phrase « Mais où est donc Ornicar ? » qui donne à croire que est autre chose qu'un stupide, grotesque adverbe ou pronom sans noblesse ! 

En 1987, marié et déjà séparé, je travaillais pour le Syndicat d'Initiative local, dans un bureau situé au-dessus de la salle de spectacle et de cinéma L'Union. Léon Lejeune était membre du S.I. et à l'occasion passait nous saluer, moi et mon collègue. Je m'avise qu'il avait un an de plus que mon âge actuel, et je le prenais pour une relique ! Mais il n'était pas vieux ; c'est moi qui étais jeune. Il était vieux de mes souvenirs. C'était sinon un grand gaillard à la démarche sûre et vive. Il passait donc voir où nous en étions de l'assemblage du bulletin mensuel, et il en profitait pour écluser une bière clandestinement au bar du rez-de-chaussée (fermé, en principe) — bière qu'il réglait, bien sûr. J'aimais à lui rappeler combien il m'avait torturé. Il ouvrait de grands yeux : « Ah bon ? » Je riais. 

Léon Lejeune et René Lafalize sont morts en 2010. Les autres fantômes de la photo sont morts depuis bien plus longtemps, à la notable exception de M. Pierson. Je le sais, car j'ai fait des recherches. Le hasard a voulu qu'il perde en 2013 un de ses fils, Jacques. L'avis nécrologique disponible sur Enaos mentionne l'existence des parents. Je revois l'homme jeune qu'il a été, tel que je l'ai connu et vu pour la dernière fois ; un octogénaire à présent... 

C'est le piège de ces photos d'antan et c'est cela, la ronce des souvenirs. Vous traversez le roncier et l'une d'elle accroche votre pantalon léger. Vous ne savez plus comment vous tirer de ce guêpier. Ravissement à la découverte des images, souvenirs à la pelle, en vrac et en pagaille — puis l'insidieux bourdon, l'incertaine plainte du temps, la réalité affligée, qui gémit. Tout cela est mort en vérité, tout cela s'est tué et vous-même êtes à moitié enfoui sous vos propres excréments. Pas encore mort mais déjà mort, candidat à la nuit ! Et vite, très vite, vous voulez témoigner, nommer les gens, les lieux, lâcher les dates et bredouiller les anecdotes, mettre tout ça sur le papier ou à l'écran, pour les siècles des siècles, car vous savez ce qui arrivera : un jour un type dans votre genre considérera cette image et ne saura pas qui ont été ces fantômes, n'aura pas le moindre souvenir, ni la moindre émotion à coller sur ces visages et ces silhouettes. Je le sais, car cela m'arrive avec des photos plus anciennes, des photos d'anonymes lors de cérémonie : mariage, communion, fête au village. On reconnaît parfois les lieux, mais on ne sait rien des gens sur le cliché — rien du vieux monsieur aux yeux très clairs et à la barbe taillée soigneusement, avec la chaîne visible de sa montre à gousset et son canotier élégant ; rien de cette petite fille brune au plaisant minois, qu'on aurait aimé voir à vingt-cinq ans, avec son ombrelle et son sourire timide et si craquant : elle ne peut plus être en vie, à moins que d'avoir bientôt cent ans ; et rien non plus des mariés, lui grave et raide comme un piquet, la moustache en guidon de bicyclette, elle que l'on devine coquine mais vierge encore, que le moustachu dépucellera le soir même du cliché et qui n'en conservera pas un souvenir mémorable. On se penche alors sur l'image, on guette des traits familiaux : untel, sans doute le père, telle autre, la sœur ou la cousine. On détaille la vêture, en quête d'indices pour coller un métier ou une fonction sur ces figurants du passé. En vain. Tous ces gens ont été et ne sont plus. Pire : il n'existe plus un seul témoin capable de vous dire un petit quelque chose, un rien : le grand frisé tout à l'arrière, c'était un Blondiau de la laiterie, tu sais ? l'ancienne laiterie sur la route de... — mais, suis-je bête ! tu ne peux pas l'avoir connue : elle a brûlé en 55 !

Se souvenir est agréable si l'on s'en tient à la dynamique du processus et aux images du premier plan, celui de la simple remémoration. Mais la mélancolie est amère qui creuse, fouille et interroge le temps, cherche à en suspendre le reflux, à l'épingler tel un papillon sur le bouchon de la mémoire. Rien n'arrête le temps qui sans cesse fuit, se dérobe, s'oublie. Et nous sommes dans le temps, et nous sommes sa déroute obligée, en lui nous sombrons, trolls et ludions. J'écris ceci, je vis, mais je ne suis déjà plus là ; et c'est écrit. Un type quelque part, dans le temps qui prolonge ceci et l'enterre, considère une photo très ancienne où je figure : il ne m'a pas connu, il ne me connaît pas, et à vrai dire ce n'est pas moi, c'est une ombre, semblable aux ombres d'hier et de jadis : quelque chose d'aussi dépouillé et privé de sens qu'un noyau de pêche tout sec qu'un gamin pulvérise d'un coup de pied au passage, sur la route poussiéreuse de l'exil.

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