jeudi 12 juin 2014

D'autrefois, d'aujourd'hui et de toujours

Le texte ci-dessous provient de mon mur Facebook, rédigé d'une traite à mon retour d'une longue visite que je fis ce jour au cimetière de mon village natal. Je l'agrémente de photos prises par moi cet après-midi, ou bien encore l'année dernière. 

Le vieux cimetière de Chassepierre et l'ancien presbytère
Je rentre d'une expédition de quatre heures dans un... cimetière ! Rassurez-vous, je ne suis pas allé mettre en terre un familier récalcitrant. Non, j'ai entrepris d'identifier toutes les tombes du cimetière de mon village natal : plan, photographie, recension des tombes. Le tout, à des fins généalogiques. J'étais seul dans le cimetière depuis au moins deux heures quand une dame âgée y est entrée (sur ses jambes) pour nettoyer une tombe. Elle franchit plus tard la grille comme je m'apprête moi-même à sortir et me demande, hésitante, si elle doit refermer la grille. Je lui lance de loin (je vois bien qu'elle est curieuse à mon endroit, mais n'osera m'interroger, et moi je brûle de savoir qui elle est) que j'ai entrepris une tâche bien fastidieuse, et j'explique mon projet. Quand je lui apprends que je suis du village, elle fait des yeux d'inquisitrice. Puis des Oh là là ! en série quand je lui dis qui je suis. Sa fille est née comme moi en 62 et je cherche qui cette dame peut être (elle me donne son nom de jeune fille). Puis : « Vous êtes la mère de Colette L. ? ». Et elle : « Ah non, je suis sa tante. Ma fille est Sylviane S. » Mais ouiiiii ! Bref, nous parlons. Cette dame est une vraie « tchafète » (bavarde, commère), elle connaît tout le monde, vivants et morts. Elle se souvient de mon grand-père Désiré, mort en juin 63, de ma mère, et même de mon grand-père paternel, le dernier meunier du village, mort en 46 ! Arrive sur le chemin du cimetière une antiquité, cahin-caha : une vieille femme comme on n'en voit plus, robe fanée jusqu'aux pieds, châle sur les épaules, fichu, toute courbée, munie d'un râteau et d'un balai. Mon interlocutrice me fait remarquer qu'elle semble ne pas aller trop bien. Je zappe sur une question généalogique qui me tarabuste : peut-elle me dire, par hasard, qui est le père de Paul P., le « Mille-Djeu » comme on l'appelait, un cultivateur que j'ai connu, qui n'a jamais daigné utiliser autre chose que des chevaux pour le travail agricole, mort en 1987 à 72 ans, et qui jurait comme un charretier, d'où son surnom. Car il a le même patronyme que ma mère et je voudrais faire le lien. Et alors stupéfaction : tandis que mon interlocutrice continue de regarder l'antiquité avancer, je lui demande : « Mais qui est-ce donc ? » — « La veuve du Paul, la Fernande ! » QUOI ? Elle vit encore ???? Eh oui... Nonagénaire à tous les coups, et toujours bien « viquante » (vivante) comme on dit chez nous. S'il vivait encore, le Paul aurait 99 ans. Et voilà que sa femme s'arrête à nos côtés et porte sur moi un merveilleux regard perçant, tout bleu. Elle n'a plus qu'une dent en bouche, noire, et son visage est couvert de taches brunes, de rides profondes. La dernière authentique paysanne du secteur. Et ces yeux ! D'une pureté ! Quand elle apprend que je suis du village, elle fait une moue. Puis mon interlocutrice lui dit que je suis le plus jeune fils de la Gisèle. « Oh mon Dieu ! » glapit la toute vieille, éberluée. Le dernier de LA Gisèle. Ma mère est morte voici 51 ans (dans quelques jours) et son seul prénom suffit à savoir qui elle est. Ma mère, si elle vivait encore, n'aurait « que » 87 ans et donc serait plus jeune que cette relique. Magnifique pirouette du temps et de la mémoire ! Fernande est entrée dans le cimetière, avec son râteau, son balai et ses nippes d'un autre âge, sa trogne héroïque, cahin-caha. Je n'ai pas osé la prendre en photo, mais j'y ai pensé...

ADDENDUM — Anecdote racontée par la dame du cimetière. Quand mon futur grand-père, vieux garçon de 45 ans, a épousé la... veuve de son propre frère, il a dû demander la permission à sa mère. C'était en 1928, elle avait 80 ans, et vivra encore vingt ans, puisqu'elle est morte la veille exactement de son centième anniversaire. C'était une femme très sévère. Cinq enfants, cinq garçons. Son mari, mon arrière-grand-père maternel, avait été cocher de fiacre à Paris juste avant la Révolution de 1870 (J'ai vu une photo de lui habillé en cocher, fier comme Artaban, le buste redressé, la tête rejetée en arrière, avec ce bec d'aigle dont j'ai hérité dans une version moins prononcée). Il en était revenu avec des idées socialistes. Il devait être le seul au village. Il prenait un malin plaisir, s'asseyant sur le pas de sa porte, à laisser dépasser de sa poche le coin d'un mouchoir rouge. Il est mort en 1924, à 82 ans, sans avoir connu la joie du veuvage ! Quant à mon grand-père, il devint veuf en 46. Il se remaria (après la mort de sa mère, par prudence) avec une autre veuve, une certaine Marie Labbé, connue pour avoir été une vraie sale bête. Elle meurt le 2 mars 1963, mon grand-père trois mois plus tard. On m'a toujours dit qu'il était mort en riant. C'était un blagueur fini. Il a été l'un des témoins de ma naissance. Il était le dernier vivant de mes quatre grands-parents. Je n'ai donc connu aucun de mes grands-parents.

dimanche 25 mai 2014

Il pleut des larmes sur Rethel

Je rôdais la nuit dernière sur le site du Nouvel Observateur quand un bandeau m'apprit la mort, à 74 ans, d'un cancer généralisé, du poète « en cavale » Jean-Claude Pirotte, l'une des plus fines plumes des lettres françaises. L'article accompagnant la triste nouvelle est de belle facture et signé David Caviglioli.

Poète, Pirotte ? C'est réducteur. Romancier aussi. Il était un écrivain, un artiste du récit, de ce genre littéraire éclaté que j'apprécie beaucoup, celui des mélanges. 

mardi 20 mai 2014

Long, long chemin (I)

Sur le GR 65 en Aveyron, mai 2014
Le projet d'un pot se conçoit dans la glaise de l'imagination. Tout pot provient de la glaise. Toute glaise ne devient pas un pot. Mille pots conçus pourtant en imagination sont morts de n'avoir pas été façonnés et sont restés de la glaise. Mille autres auraient vu le jour sans les négligences et impérities de potiers amateurs. Certains pots tournent mal et ne résistent pas à l'épreuve du four. Une quantité d'entre eux commencent à exister par un bris. Quel manque de pot !

À partir de maintenant et jusqu'à plus d'encre dans mon clavier, je consacrerai une série de billets à mon activité de jacquet. Ou de randonneur, pour être moins précis. Ou de vagabond, pour flatter ma fibre ironique.

Un préambule s'impose, avant de plonger les pieds dans mes godasses et de vous inviter en ma compagnie sur les chemins de France que j'ai parcourus l'automne dernier et à nouveau ce printemps, en attendant la suite, si suite il y a.