vendredi 30 novembre 2012

Juan Asensio, garçon coiffeur

Il y a de la petite frappe chez Juan Asensio. Je suis désolé d'avoir à faire, à mon tour, ce constat. D'où qu'elle vienne, il ne supporte pas la critique. Il est cependant critique littéraire. Dieu sait qu'il ne se prive jamais lui-même de démolir tel nain ou telle mégère, pour des motifs parfois bien flous et pas toujours, hélas ! strictement littéraires. Si vous êtes éditeur et que vous lui refusez un manuscrit après avoir eu l'air de vouloir le publier peut-être, vous devenez de facto un salopard, la pire vermine, et le critique vous poursuivra de sa vindicte hargneuse dix siècles durant, puisque vous êtes à ses yeux damné pour l'éternité, ainsi que votre descendance. C'est que le bonhomme, né ou devenu furibard, prend ça pour lui, tel ce gamin briseur de vitres à qui on confisque son ballon et qui s'en vengera en boutant le feu à votre maison, de préférence lorsqu'il sait présents les habitants, parce qu'il croit dur comme fer que vous lui avez confisqué son ballon pour l'unique raison que c'était son ballon à lui et non celui d'un autre. Un tel gamin, on ne rêve pas de le croiser, des fois qu'il ne supporterait pas un regard bénin que vous porteriez sur lui (sa casquette, son low-riding baggy pants, son œil au beurre noir — étant donné qu'un gosse de rue trimballe souvent les preuves de son activisme... nocent) ; il vous détruirait la façade à coups de Bible, exactement comme le ferait, sans plus de raison, moins la Bible toutefois, n'importe quelle racaille de banlieue pour un regard décrété hostile. Rien ne différencie donc le critique matraqueur Asensio de la caillera urbaine, à la notable exception que le premier, s'il a besoin de témoins et d'un public acquis, il agit seul et dans l'instant, sans ameuter le reste de la bande. Il est fougueux, mais pas lâche, nous en conviendrons.

Juan Asensio a de lui-même une haute opinion et la plus grande estime. Il est susceptible à cause de ça. Ses origines basques semblent le desservir à cet égard, même si vous pouvez être sûr qu'il ne salira pas ses mains pour poser une véritable bombe chez ses ennemis ; c'est un intellectuel, n'est-ce pas. Ses ennemis tremblent à son nom ; ses amis, pour se prémunir de toute fureur inopinée, lui servent des amabilités à la petite cuiller dorée et se gardent même de voir sur les épaules de son veston les pellicules tombées de son chef, des fois que le propriétaire du chef en question croiserait ce regard et ne le traduise comme pure offense à sa dignité, ce qui vaudrait au prévenu une bastonnade en règle et un billet pour l'enfer. Si vous êtes son ami et que vous croyez opportun de lui signaler un léger défaut de type grammatical dans sa prose, même si vous le faites avec la plus grande amabilité, vous êtes à peu près mort, surtout si vous commettez ce forfait en public. Et si, agonisant sous les coups de barre à mine du délinquant, vous osez encore, malgré ça, discuter, lui redire que vous ne l'agressiez pas en signalant un défaut dans la cuirasse de son texte, il vous donnera le coup de grâce sans la moindre pitié. Ainsi font les néo-chrétiens.

mardi 27 novembre 2012

Je vous parle de ma joie

J'ai déserté ce blog pour une raison précise, à cause d'une femme, et j'y reviens grâce à une autre femme, sans qu'il y ait cette fois de vagues promesses amoureuses entre elle et moi. C'est plus subtil que ça et je n'en dirai que le strict nécessaire. Elle me rend non le goût d'écrire, que je n'ai jamais perdu, mais l'envie de me remettre au clavier pour écrire réellement. Elle agit dans l'ombre, tel un guide, m'encourage, me valorise, nourrit de charbon la vieille locomotive usée à quoi je ressemble tant parfois, à quoi si souvent il me plaît, morbidement, de ressembler. Je joue volontiers au pépère, afin sans doute de n'être pas surpris le jour où je ne pourrai plus jouer que ce rôle-là, sans grimage.

Ce blog avait au départ la fonction très précise de m'aider à vivre après un douloureux retour d'exil et un pénible combat pour retrouver des droits, une dignité, tout en luttant contre la liquéfaction psychique qui me guettait. Je ne me vanterai jamais d'avoir oublié ce qui m'est arrivé le 17 mars 2011 et les angoisses endurées à partir de cette date jusqu'à ce jour de septembre, voici un an, où je pus retrouver un chez-moi et des moyens de subsistance, s'ils furent chiches. J'ai remonté la pente, parce que j'en avais la violente volonté et le puissant désir, et même la force — ce qui m'épate toujours, moi qui galope sans cesse sur le fil d'un rasoir et me crois faible. Je constate avec un certain plaisir que les épreuves décuplent mon énergie, et avec un déplaisir manifeste que le quotidien en temps de paix m'endort. Quand rien ne se passe que le moutonnement si monotone des jours, je ressemble à un gros poisson mort dérivant au fil de l'eau. 

Cette nef dont je suis le poussif nautonier, je l'ai désertée à mon retour de Perpignan, en février dernier. J'aurais des kilomètres de choses à vous narrer, si je n'avais que ça à faire. Et vous me diriez encore que je suis un véritable aventurier, un séducteur insigne, que j'ai l'art de troubler les gonzesses et d'en être troublé en retour, mais au sens d'une eau trouble avec des tourbillons et des créatures à gueules d'abysses. Dieu sait pourtant si je prie chaque jour pour qu'on me foute la paix, les femmes en particulier, certaines d'entre elles du moins, les névrosées, les hystériques, les vagins béants et tout fumants de vénériennes sanies, celles qui prétendent faire de vous, malgré vous, je ne sais quoi... un prince... une montagne... un incendie... quand votre souci de paysan raisonnable et lourdement botté n'est que de vivre au ras des pâquerettes, avec pour tout horizon les culs crottés de vaches qui ne vous demanderont pas de les saillir au coin du pré, entre midi et deux heures uniquement, pour des raisons astronomiques ou d'intuitions sublimes !

Je n'ai depuis mon retour en Belgique que des plans, et si une femme à l'occasion peut m'en distraire, et si je me laisse distraire, parce que je suis curieux de nature et pas mal frivole, elle ne m'en détournera pas. Si je ne sais pas toujours ce que je veux, je sais au moins ce que je ne veux pas, ce dont je ne veux plus. La fête, je suis disposé certes à la faire encore, mais ce sera à ma convenance, quand je serai prêt, quand le goût des flonflons et des turlutes inopinées me sera revenu, lorsque je serai disposé à naviguer de conserve à nouveau, à me noyer peut-être. Mon plan n'est pas extraordinaire, s'il est ambitieux à mon échelle. Il est global et parsemé d'étapes, de caps à franchir. Même si ce fut lent parfois et si j'agonisai cent fois, le gros du plan mis en place a d'ores et déjà été réalisé. Et ce que je suis parvenu à obtenir, je le dois à ma seule volonté, à ma persévérance (je me lance moi-même des fleurs, votre tour viendra quand je serai mort). Résumons ça.

Ce ne fut pas une mince affaire, mais j'ai un emploi et un salaire. Depuis juin, en effet, je travaille, et par extraordinaire ce que je fais me plaît. C'était un peu lourd au départ, car je me rendais au travail en bus, à 30 km de mon aire, ce qui me forçait, moi l'oiseau de nuit, à me lever aux aurores, à 5 h 30. Mais j'ai tenu le coup et n'ai pas manqué un seul jour de travail. Ayant l'emploi pour au moins deux ans, durée de mon contrat, je me mis en quête d'un véhicule. Début août, j'entrais en possession de ma toute première voiture, après deux mois d'économies forcenées, afin de pouvoir payer les arrhes. Et cette voiture fut pour moi une belle nique au destin, un doigt d'honneur superbe adressé à la crevure québécoise, puisque je me payai, avec mes sous à moi, grâce à mon travail à moi, un travail d'honnête homme et non de semi-pute aux grands airs, la voiture dont mon ex-femme rêvait, un Toyota RAV 4, celui-ci :


(Cliché pris sur un chemin forestier à l'orée d'Herbeumont. Le joli animal photographié devant n'est pas une biche en dépit de l'apparence, mais une bergère catalane tenant entre ses mains le bâton du Diable.)

Bien sûr, la voiture n'est pas neuve, ni la bergère, ni moi, ni rien en ce monde. Elle est de juillet 1996 et comptait à l'achat 200 000 km. Elle en a roulé depuis 6000 de plus, du fait de mes 300 km hebdomadaires pour aller turbiner, plus quelques escapades ordinaires. La vilaine, après seulement six jours, me fit frémir en se mettant à produire un boucan d'enfer sur le chemin du travail. C'était le pot d'échappement à la sortie moteur. Depuis, ma poule, elle roule, même si j'ai dû récemment remplacer ses plaquettes de freins, usées. Je lui ai offert à l'achat un compagnon pour moi indispensable, sous la forme d'un GPS. Ce n'est pas du luxe quand on n'a pas ou plus la meilleure vue du monde et qu'on aime à conduire sans avoir l’œil rivé sur le moindre panneau afin de voir si c'est ici qu'il faut tourner. Sans lui, jamais je n'aurais pris le risque d'emmener la bergère ci-haut voir la mer, celle du Nord, notre dernier paysage, à nous Belges, Nerviens, Bellovaques et Trévires, ni Bruges que l'on croit morte et qui grouillait comme d'habitude de touristes enchantés, dont une bonne part avaient des têtes d'Asiatiques ravis, suivis de près, curieusement, par des hispanophones.

Je vous donne l'impression, évidemment, d'un parvenu de cambrousse, tout fier d'avoir acquis une paire de bottes usagées pour quatre sous au marché de son village et qui partout les trimballe, exhibant pour l'occasion le sourire édenté du niais congénital, l'air burlesquement rusé du mouton dont on vient de tondre la laine, la casquette de traviole, les favoris encroûtés d'érésipèle, répandant à l'entour l'aigre senteur d'un célibat forcé et quelques relents d'ail, de sauciflard vieux. Il y a de ça, en effet. Tous, vous avez vos bagnoles et vos femmes, vos ors et vos gilets brodés, depuis longtemps. Vous avez ça pour la vingt-septième fois, en double exemplaire sans doute, et vous geignez d'être pauvres encore, sucés, pelés à vif et sans répit par le vampire étatique assoiffé. J'ai l'air du plouc exultant en ses haillons, chantant ses noces le jour même de ses funérailles et picolant un vin qui n'est au vrai que de la bile et du sang mélangés. Et vous pouvez bien rire, puisque le rire précède la mort. Ce qui pour vous est ordinaire, donc méprisable, au moins un peu, s'avère pour moi miraculeux, car je sors des ténèbres et jaillis du néant. Je n'ai plus guère de dents, mais elles ont claqué de peur.

Je ne vous demande rien, sinon d'imaginer, vous qui depuis toujours marchez, courez et gambadez en vous riant des malingres et des éclopés, des bossus et des sourds, — d'imaginer ce que pourrait ressentir votre vieux camarade de tranchée que vous pensiez cloué définitivement dans son fauteuil roulant percé, s'il vous revenait, non pas tout vif ni flambant neuf, mais debout, simplement debout, appuyé sur deux cannes, et qu'il vous accompagnait en promenade sur au moins... oh, deux mètres ! Pouvez-vous alors ressentir l'espèce de triomphe que j'éprouve désormais, non à jet continu, car je sais rester sobre — le pouvez-vous ? Je vous parle d'un triomphe triomphant, stellaire, cosmique et sidéral ! Je vous parle de ma joie.

Je vous sens gênés aux entournures, le regard torve, au moins un peu (je me répète et c'est volontaire, c'est un jeu). Vous vous dites que, sans doute, je dois en lamper de fortes, et sans modération. Je vous parle de ma joie, lémures ! Je vous parle de ma joie et non d'un vain plaisir, non d'une jouissance obscène que je devrais au hasard, à la chance, à la bénédiction d'un dieu cornu, aux faveurs d'un cousin fortuné. Ma joie, telle que je la ressens, n'a rien d'une explosion, ce n'est pas un délire, ni une dilatation de rate dans un décor vintage et folklorique de fanfare, de clowns hilares s'ébrouant, de lutins à roulettes et klaxons. Ma joie — telle une nappe sonore en dedans et que moi seul perçois, parce que j'ai l'oreille fine et le partage rare. Ma joie qui pour être mauvaise à l'heure des loups, n'en est pas moins joyeuse au sens sacré du terme. Inutile d'espérer que je saute partout et de tous les côtés, à m'en cabosser la caboche contre de trop bas plafonds. 

Ce que je ressens, moi, après tout ça

Ce qu'elle doit ressentir, elle, là-bas, la vieille putain malécite bouffeuse de hamburgers pourris, suceuse d'enfants morts dans son ventre maudit. Ton ventre, ma putain. Tout est là désormais. Ton pourrissement par les entrailles. Ton ventre ! Tu l'avais gonflé la dernière fois que je te vis. C'était — je m'y connais : j'ai accouché des mortes — une enflure d'air malade et de corruption de l'âme. Tu m'as trahi, putain. Tu m'as trahi et je t'aimais. Tu m'as haï de trop t'aimer, d'être bien plus que toi sincère avec mes trois balbutiés « je t'aime » annuels, quand toi, limace, vipère, dégénérée salope à la dignité de morue crevée, tu te répandais en fausses déclarations, cent fois par jour, mille fois par heure. Tu m'as trahi et tu m'as poignardé, moi à qui, un soir étrange d'août, notre première année, alors que nous étions ivres d'amour, tu as demandé soudain que je te donne la mort, en guise d'amour et par pitié envers ta folie. Tu voulais faire de moi, salope, un meurtrier. Et certes j'enserrai ton cou de mes dix doigts, mais je ne serrai point, parce que je ne suis pas fou, moi, parce que je n'aime pas la mort, moi, cette mort qui est ton amante et dont tu accouches chaque soir lorsque tu hurles entre tes draps, lorsque la peur et le péché que tu portes en toi se révèlent avec l'obscurité et la solitude de ton néant carcéral. J'accouche, moi aussi, tu le comprends bien, j'accouche enfin, je m'avorte de tes crimes, méduse ! Tu m'as trahi. Tu m'as livré aux flics. Tu me poussais au suicide sournoisement, je suffoquais dans vos neiges et poutines, je parlais de disparaître et tu m'as livré aux flics pour te débarrasser de ton fantôme à l'agonie. Je n'ai eu que des mots, des mots clairs cependant, si ma voix épuisée s'éraillait. Et ces mots qui étaient un appel au secours, tu les as vendus aux flics comme un appel au meurtre ou quelque chose du genre, puisqu'il n'a jamais été question que de menaces proférées. Je vais te proférer, moi. Par devant, par derrière, par l'anus et par le cul ! Tu avais bien appris ta leçon avec maman, cette autre sorcière aux bajoues de vieille outre. C'était un coup bien préparé. Et tu as gagné, puisque tu m'as vendu aux flics et qu'ils m'ont acheté pour une bouchée de pain (c'est un fait que je ne valais plus grand-chose, tu m'avais tout sucé, tout bu, pisse comprise). Malgré quoi, malgré la misère et le grand désarroi, l'immense solitude dans un pays soudain hostile, par -25º à l'extérieur et en dedans, l’irréparable perte de mon chat-Dieu, le plus fidèle complice que j'eus jamais et qui me fut si souvent une douceur et un réconfort dans ton pays-glaçon — malgré tout cela et le reste, dont tu n'as pas idée, j'ai voulu te pardonner. Ici même, j'ai voulu te pardonner. Rien. Pas un signe. C'était gratuit pourtant, puisque je ne demandais rien en échange, pas même ton repentir dont je n'avais que faire. Pour toi-même tu as refusé ton propre pardon. Faut-il que tu sois noire ! Mais tu t'es condamnée, sorcière ! Au bûcher tu brûleras. Tu brûleras. 

Je t'ai tout donné sans calcul, tu m'as tout pris. Et Dieu ne me le rendra pas. Sois maudite. Sois maudite !

Je vous parlais de ma joie...

lundi 26 novembre 2012

Le verbe fait des trous dans les poumons

© Jean-David Moreau
Le verbe fait des trous dans les poumons, tu comprends ? et il évacue l'air par là, par les trous qu'il fait dans les poumons... des poumons qui sont en.. en mauvais état... ben... il... il les troue. C'est ainsi que j'arrive à conserver mon écriture rythmique.

Ce n'est pas moi qui le dis, mais ce diable imputrescible de Marcel Moreau, dans Donc, portrait de l'artiste filmé en 2008 par Virgile Loyer et Damien MacDonald, avec des lectures de Denis Lavant.


Un matin chez Marcel Moreau (document d'Orélie Nada, 2011). Première partie


Deuxième partie :


Enfin, un extrait de Moreaumachie, lu par Yvan Serouge, sur des images et un montage d'Orélie Nada. (Moreaumachie est paru en 1982 chez Buchet-Chastel).