dimanche 30 décembre 2012

Indiscrètes lectrices (I)

Mon blog est de faible audience si on mesure celle-ci au nombre de commentaires que mes longs billets suscitent. Les statistiques m'indiquent que je suis davantage et plus longuement lu que commenté. Ces lecteurs de l'ombre m'intriguent. Ils s'attardent parfois deux heures et plus. Qui sont-ils ? Qu'est-ce qui les retient chez moi et sont-ce toujours les mêmes qui reviennent ? Repartent-ils comblés ? Les ai-je amusés, distraits, instruits ? Comment le savoir, s'ils ne se manifestent pas ?

J'écris pour moi-même dans mon journal. J'écris sur moi-même mais pour autrui dans ce blog. Je suis donc intéressé par les avis. J'aime assez discuter avec les lecteurs, et je le fais d'individu à individu, non de seigneur à valet, d'important à misérable, quoique certains s'obstinent à penser que je suis très imbu de moi-même et que rien ne m'importe plus que la gloriole et les fleurs. 

Les femmes en général commentent peu. Elles m'écrivent volontiers en privé. Elles réagissent, me posent des questions auxquelles je m'efforce de répondre, ce qui me vaut d'autres questions. Nous nous retrouvons ainsi à dialoguer, sans même nous en apercevoir, vu que, bien sûr, je pose à mon tour des questions. Cet intérêt des femmes pour ma prose provient, je pense, de cette faculté que je possède de traduire en un langage précis et coloré, à l'aide d'images fortes, des sensations et des sentiments troubles. Il semblerait que je mette souvent des mots sur des émotions touchant davantage les femmes que les hommes. Elles sont aussi très réceptives à cette sorte d'impudeur psychologique où je m'illustre.

L'idée m'est ainsi venue de demander à des femmes (amies sur Facebook, et donc lectrices avérées ou supposées) de me poser chacune une question à laquelle je répondrais sur mon blog. Sur la petite dizaine d'amies contactées à cette fin, trois ont décliné la proposition ; deux m'ont promis une question que j'attends toujours, cinq ont accepté le principe du jeu et le reste a fait le mort. Sur les cinq femmes qui ont accepté, deux ont respecté le principe d'une seule question (Joëlle Di Muro — du blog Misscaustic — et Ielizaveta Petrova). Une troisième (Odile Jacquemet — du blog Chemin faisant) m'a posé trois questions délicates, politiques. Palma Comiti m'a posé cinq ou six questions littéraires. Et enfin Luna Delsol m'a posé une petite vingtaine de questions en deux parties : questions générales, biographiques dirons-nous, pour commencer, que ceux qui ne me connaissent pas pourraient se poser, puis trois questions qu'elle avait envie de me poser, elle.

Le nombre de questions étant et la longueur de certaines réponses, je ne peux, comme c'était mon intention au départ, publier cette interview particulière en un seul billet. La livraison devrait donc se faire en au moins quatre fois. Je respecte l'ordre des questions pour cette première publication, toutes émanant de Luna Delsol. Il y aura pour la suite, forcément, une montée en puissance, du sensible vers l'intellectuel.

mercredi 26 décembre 2012

Le billard de Cyrano (part II - suite et fin)

 (Suite immédiate de mon billet précédent.)


Le samedi 8 décembre, vers 13 heures, j'ai quitté la clinique d'Arlon où la veille, au matin, on m'avait opéré sous anesthésie générale. 

Du nez. On m'a opéré du nez — seulement du nez, pour rectifier une anomalie fort courante chez les humains : une cloison nasale déviée. Cette opération bénigne, mais désagréable, n'est que le prélude à une seconde opération que je dois — ou devrais, car rien n'est acquis — subir dans plus de six mois, mais à l'oreille droite cette fois. « Ça existe, un cancer de l'oreille, un truc qui bouffe bien l'oreille, puis la gueule ? » Peut-être... mais ce n'est pas d'une telle horreur que je souffre, mais d'une saleté du nom de cholestéatome. Je vous laisse enquêter... Enfant, adolescent, j'ai fait quelques otites, pas toujours détectées à temps, pas bien soignées. Un jour, j'étais presque sourd et mon père m'engueulait parce que j'augmentais le volume de la radio. Un ado sourd, ça fait sourire : on croit deviner ce qu'il fait dans son lit, pourquoi il monte si tôt se coucher... Ma tante, chez qui je ne vivais plus (je suis retourné vivre chez mon père durant l'été 72), me prit en charge et m'expédia chez ce que nous n'appelions pas encore un ORL, mais un 
oto-rhino-laryngologiste, comme dans Astérix. Celui-ci fut scandalisé par mon état. Il fallut le retenir pour qu'il n'aille pas casser la gueule au paternel (qui lui eût, d'un geste, par charité, pété les dents).

vendredi 14 décembre 2012

Le billard de Cyrano (part I - prélude)

J'en sais une, fort loin d'ici, que doivent réjouir mes petits ennuis de santé. « Je suis méchante », me dit-elle un soir, peu de temps après mon arrivée, alors qu'elle me faisait un vilain procès en jalousie vis-à-vis d'une ex dont je parlais comme d'une femme capitale dans mon existence, parce que c'était ainsi et que je ne pouvais pas détruire ou nier mon passé amoureux pour complaire à la nouvelle — cette nouvelle pour qui je venais de tout quitter dans mon pays, ce qui est tout de même une sacrée preuve d'amour. Alors que cette ex ne l'était plus depuis bientôt dix ans et qu'il y avait désormais entre elle et moi plus de 5000 km et un océan, voici qu'on me soupçonnait de... de quoi au juste ? De la regretter ? Ce n'était pas le cas. De l'aimer encore ? C'était absurde. Ainsi suis-je fait que je conserve de mes amours passées le meilleur, quand même y aurait-il eu plus tard de la haine. J'ai la nostalgie de mes amours, en aucun cas le regret. Quand c'est fini, c'est fini. Mon présent est la somme de mon passé et non sa négation. Ma vie est une accumulation de strates dont chacune a fait l'homme que je suis, et je trimballe ça bon gré mal gré. Au fil du temps, une décantation s'opère et subsiste surtout le meilleur. Si j'ai aimé Agathe en 1923, vous ne me ferez pas dire aujourd'hui que je ne l'ai jamais aimée. Et si j'aime aujourd'hui Lucie cent fois plus qu'Agathe en son temps, ça ne change rien au fait que jadis, oui, j'ai aimé Agathe.

mardi 11 décembre 2012

C’est toudi les gros qu’on spotche ! (*)

And the BIG winner is...

Gérard Depardieu, alias Gégé, a donc décidé de résider en Belgique, pour des raisons fiscales, croit-on, et non attiré dans notre estaminet pour ses odeurs de frites et de moules marinières. La France en grince de tous ses chicots, quand la Belgique tout entière s'esbaudit. C'est qu'on aime bien les gros, chez nous.

Gégé, qui a beaucoup travaillé, gagne bien sa vie. Les quelques sous qu'il avait mis de côté pour arrondir sa fin de carrière sont dans le collimateur du gouvernement Ayrault, en panne de liquidités pour financer ses filiales syndicales et antiracistes, ses fonctionnaires (mais pas ses entreprises, puisque entreprendre, lorsqu'on est Français plutôt que Qatari, n'est définitivement pas beau) et un aéroport d'où s'envoleront, chimères, des avions de papier fabriqués par une jeunesse bien désœuvrée. Pas plus con que vous et moi, pas plus disposé qu'un vautour à se laisser plumer, Gégé dit : « Basta ! » et, ses valises à la main, bourrées d'or et de billets à trois chiffres, gagne la frontière qu'il franchit à Quiévrain, pour s'établir à Néchin, improbable patelin jouxte Estaimpuis, dans le Hainaut. Nous rassurons les amis de Gégé et ses fans : il y sera bien traité.

lundi 10 décembre 2012

Le palimpseste sale

Graffiti palimpseste et calligraphies abstraites / Nuno Matox 2011

Une lectrice avide de textes par moi écrits s'est posé la question de savoir si j'avais publié quelque chose dans la Zone du Stalker. N'y trouvant rien qu'un entretien d'Asensio par mes soins, publié en première instance sur un de mes anciens blogs, puis dans la Zone par celui que j'avais soumis à la question, ma lectrice revient vers moi pour m'interroger quant au contexte de cet entretien, ses motivations. Elle me flatte au passage, vantant la pertinence de mes questions. Faute de pouvoir satisfaire sa curiosité dans l'instant, je l'informe que j'ai donné deux textes forts longs au Stalker, l'un sur le conservatisme, l'autre sous la forme d'une lettre au président Sarkozy. Et pour lui éviter de trop longtemps chercher mes petites crottes de souris, je vais pour lui communiquer les liens de mes articles dans la Zone. 

Disparus ! Effacés !

Preuve 1.


Alors ça... ! Comment ? Quoi ? Ce bonhomme — traité à l'occasion par moi-même d'hidalgo — qui s'en va clamant partout que lui seul est noble, courageux, droit, accusant ses adversaires de toutes les lâchetés et de tous les vices — lui, le pur, le grand homme, l'esprit magnifique et redoutable, ne serait qu'une lamentable fripouille capable de vous reprendre en catimini le cadeau qu'il vous avait offert voici cinq ans, au prétexte d'une bisbille, d'un désaccord, d'une égratignure à sa rugueuse cuirasse, d'une offense faite à son orgueilleuse personne par un manant tout juste dépendu de son gibet ? Voilà qui me déçoit, davantage que l'évaporation de mes textes d'une Zone décidément marécageuse. 

vendredi 30 novembre 2012

Juan Asensio, garçon coiffeur

Il y a de la petite frappe chez Juan Asensio. Je suis désolé d'avoir à faire, à mon tour, ce constat. D'où qu'elle vienne, il ne supporte pas la critique. Il est cependant critique littéraire. Dieu sait qu'il ne se prive jamais lui-même de démolir tel nain ou telle mégère, pour des motifs parfois bien flous et pas toujours, hélas ! strictement littéraires. Si vous êtes éditeur et que vous lui refusez un manuscrit après avoir eu l'air de vouloir le publier peut-être, vous devenez de facto un salopard, la pire vermine, et le critique vous poursuivra de sa vindicte hargneuse dix siècles durant, puisque vous êtes à ses yeux damné pour l'éternité, ainsi que votre descendance. C'est que le bonhomme, né ou devenu furibard, prend ça pour lui, tel ce gamin briseur de vitres à qui on confisque son ballon et qui s'en vengera en boutant le feu à votre maison, de préférence lorsqu'il sait présents les habitants, parce qu'il croit dur comme fer que vous lui avez confisqué son ballon pour l'unique raison que c'était son ballon à lui et non celui d'un autre. Un tel gamin, on ne rêve pas de le croiser, des fois qu'il ne supporterait pas un regard bénin que vous porteriez sur lui (sa casquette, son low-riding baggy pants, son œil au beurre noir — étant donné qu'un gosse de rue trimballe souvent les preuves de son activisme... nocent) ; il vous détruirait la façade à coups de Bible, exactement comme le ferait, sans plus de raison, moins la Bible toutefois, n'importe quelle racaille de banlieue pour un regard décrété hostile. Rien ne différencie donc le critique matraqueur Asensio de la caillera urbaine, à la notable exception que le premier, s'il a besoin de témoins et d'un public acquis, il agit seul et dans l'instant, sans ameuter le reste de la bande. Il est fougueux, mais pas lâche, nous en conviendrons.

Juan Asensio a de lui-même une haute opinion et la plus grande estime. Il est susceptible à cause de ça. Ses origines basques semblent le desservir à cet égard, même si vous pouvez être sûr qu'il ne salira pas ses mains pour poser une véritable bombe chez ses ennemis ; c'est un intellectuel, n'est-ce pas. Ses ennemis tremblent à son nom ; ses amis, pour se prémunir de toute fureur inopinée, lui servent des amabilités à la petite cuiller dorée et se gardent même de voir sur les épaules de son veston les pellicules tombées de son chef, des fois que le propriétaire du chef en question croiserait ce regard et ne le traduise comme pure offense à sa dignité, ce qui vaudrait au prévenu une bastonnade en règle et un billet pour l'enfer. Si vous êtes son ami et que vous croyez opportun de lui signaler un léger défaut de type grammatical dans sa prose, même si vous le faites avec la plus grande amabilité, vous êtes à peu près mort, surtout si vous commettez ce forfait en public. Et si, agonisant sous les coups de barre à mine du délinquant, vous osez encore, malgré ça, discuter, lui redire que vous ne l'agressiez pas en signalant un défaut dans la cuirasse de son texte, il vous donnera le coup de grâce sans la moindre pitié. Ainsi font les néo-chrétiens.

mardi 27 novembre 2012

Je vous parle de ma joie

J'ai déserté ce blog pour une raison précise, à cause d'une femme, et j'y reviens grâce à une autre femme, sans qu'il y ait cette fois de vagues promesses amoureuses entre elle et moi. C'est plus subtil que ça et je n'en dirai que le strict nécessaire. Elle me rend non le goût d'écrire, que je n'ai jamais perdu, mais l'envie de me remettre au clavier pour écrire réellement. Elle agit dans l'ombre, tel un guide, m'encourage, me valorise, nourrit de charbon la vieille locomotive usée à quoi je ressemble tant parfois, à quoi si souvent il me plaît, morbidement, de ressembler. Je joue volontiers au pépère, afin sans doute de n'être pas surpris le jour où je ne pourrai plus jouer que ce rôle-là, sans grimage.

Ce blog avait au départ la fonction très précise de m'aider à vivre après un douloureux retour d'exil et un pénible combat pour retrouver des droits, une dignité, tout en luttant contre la liquéfaction psychique qui me guettait. Je ne me vanterai jamais d'avoir oublié ce qui m'est arrivé le 17 mars 2011 et les angoisses endurées à partir de cette date jusqu'à ce jour de septembre, voici un an, où je pus retrouver un chez-moi et des moyens de subsistance, s'ils furent chiches. J'ai remonté la pente, parce que j'en avais la violente volonté et le puissant désir, et même la force — ce qui m'épate toujours, moi qui galope sans cesse sur le fil d'un rasoir et me crois faible. Je constate avec un certain plaisir que les épreuves décuplent mon énergie, et avec un déplaisir manifeste que le quotidien en temps de paix m'endort. Quand rien ne se passe que le moutonnement si monotone des jours, je ressemble à un gros poisson mort dérivant au fil de l'eau. 

Cette nef dont je suis le poussif nautonier, je l'ai désertée à mon retour de Perpignan, en février dernier. J'aurais des kilomètres de choses à vous narrer, si je n'avais que ça à faire. Et vous me diriez encore que je suis un véritable aventurier, un séducteur insigne, que j'ai l'art de troubler les gonzesses et d'en être troublé en retour, mais au sens d'une eau trouble avec des tourbillons et des créatures à gueules d'abysses. Dieu sait pourtant si je prie chaque jour pour qu'on me foute la paix, les femmes en particulier, certaines d'entre elles du moins, les névrosées, les hystériques, les vagins béants et tout fumants de vénériennes sanies, celles qui prétendent faire de vous, malgré vous, je ne sais quoi... un prince... une montagne... un incendie... quand votre souci de paysan raisonnable et lourdement botté n'est que de vivre au ras des pâquerettes, avec pour tout horizon les culs crottés de vaches qui ne vous demanderont pas de les saillir au coin du pré, entre midi et deux heures uniquement, pour des raisons astronomiques ou d'intuitions sublimes !

Je n'ai depuis mon retour en Belgique que des plans, et si une femme à l'occasion peut m'en distraire, et si je me laisse distraire, parce que je suis curieux de nature et pas mal frivole, elle ne m'en détournera pas. Si je ne sais pas toujours ce que je veux, je sais au moins ce que je ne veux pas, ce dont je ne veux plus. La fête, je suis disposé certes à la faire encore, mais ce sera à ma convenance, quand je serai prêt, quand le goût des flonflons et des turlutes inopinées me sera revenu, lorsque je serai disposé à naviguer de conserve à nouveau, à me noyer peut-être. Mon plan n'est pas extraordinaire, s'il est ambitieux à mon échelle. Il est global et parsemé d'étapes, de caps à franchir. Même si ce fut lent parfois et si j'agonisai cent fois, le gros du plan mis en place a d'ores et déjà été réalisé. Et ce que je suis parvenu à obtenir, je le dois à ma seule volonté, à ma persévérance (je me lance moi-même des fleurs, votre tour viendra quand je serai mort). Résumons ça.

Ce ne fut pas une mince affaire, mais j'ai un emploi et un salaire. Depuis juin, en effet, je travaille, et par extraordinaire ce que je fais me plaît. C'était un peu lourd au départ, car je me rendais au travail en bus, à 30 km de mon aire, ce qui me forçait, moi l'oiseau de nuit, à me lever aux aurores, à 5 h 30. Mais j'ai tenu le coup et n'ai pas manqué un seul jour de travail. Ayant l'emploi pour au moins deux ans, durée de mon contrat, je me mis en quête d'un véhicule. Début août, j'entrais en possession de ma toute première voiture, après deux mois d'économies forcenées, afin de pouvoir payer les arrhes. Et cette voiture fut pour moi une belle nique au destin, un doigt d'honneur superbe adressé à la crevure québécoise, puisque je me payai, avec mes sous à moi, grâce à mon travail à moi, un travail d'honnête homme et non de semi-pute aux grands airs, la voiture dont mon ex-femme rêvait, un Toyota RAV 4, celui-ci :


(Cliché pris sur un chemin forestier à l'orée d'Herbeumont. Le joli animal photographié devant n'est pas une biche en dépit de l'apparence, mais une bergère catalane tenant entre ses mains le bâton du Diable.)

Bien sûr, la voiture n'est pas neuve, ni la bergère, ni moi, ni rien en ce monde. Elle est de juillet 1996 et comptait à l'achat 200 000 km. Elle en a roulé depuis 6000 de plus, du fait de mes 300 km hebdomadaires pour aller turbiner, plus quelques escapades ordinaires. La vilaine, après seulement six jours, me fit frémir en se mettant à produire un boucan d'enfer sur le chemin du travail. C'était le pot d'échappement à la sortie moteur. Depuis, ma poule, elle roule, même si j'ai dû récemment remplacer ses plaquettes de freins, usées. Je lui ai offert à l'achat un compagnon pour moi indispensable, sous la forme d'un GPS. Ce n'est pas du luxe quand on n'a pas ou plus la meilleure vue du monde et qu'on aime à conduire sans avoir l’œil rivé sur le moindre panneau afin de voir si c'est ici qu'il faut tourner. Sans lui, jamais je n'aurais pris le risque d'emmener la bergère ci-haut voir la mer, celle du Nord, notre dernier paysage, à nous Belges, Nerviens, Bellovaques et Trévires, ni Bruges que l'on croit morte et qui grouillait comme d'habitude de touristes enchantés, dont une bonne part avaient des têtes d'Asiatiques ravis, suivis de près, curieusement, par des hispanophones.

Je vous donne l'impression, évidemment, d'un parvenu de cambrousse, tout fier d'avoir acquis une paire de bottes usagées pour quatre sous au marché de son village et qui partout les trimballe, exhibant pour l'occasion le sourire édenté du niais congénital, l'air burlesquement rusé du mouton dont on vient de tondre la laine, la casquette de traviole, les favoris encroûtés d'érésipèle, répandant à l'entour l'aigre senteur d'un célibat forcé et quelques relents d'ail, de sauciflard vieux. Il y a de ça, en effet. Tous, vous avez vos bagnoles et vos femmes, vos ors et vos gilets brodés, depuis longtemps. Vous avez ça pour la vingt-septième fois, en double exemplaire sans doute, et vous geignez d'être pauvres encore, sucés, pelés à vif et sans répit par le vampire étatique assoiffé. J'ai l'air du plouc exultant en ses haillons, chantant ses noces le jour même de ses funérailles et picolant un vin qui n'est au vrai que de la bile et du sang mélangés. Et vous pouvez bien rire, puisque le rire précède la mort. Ce qui pour vous est ordinaire, donc méprisable, au moins un peu, s'avère pour moi miraculeux, car je sors des ténèbres et jaillis du néant. Je n'ai plus guère de dents, mais elles ont claqué de peur.

Je ne vous demande rien, sinon d'imaginer, vous qui depuis toujours marchez, courez et gambadez en vous riant des malingres et des éclopés, des bossus et des sourds, — d'imaginer ce que pourrait ressentir votre vieux camarade de tranchée que vous pensiez cloué définitivement dans son fauteuil roulant percé, s'il vous revenait, non pas tout vif ni flambant neuf, mais debout, simplement debout, appuyé sur deux cannes, et qu'il vous accompagnait en promenade sur au moins... oh, deux mètres ! Pouvez-vous alors ressentir l'espèce de triomphe que j'éprouve désormais, non à jet continu, car je sais rester sobre — le pouvez-vous ? Je vous parle d'un triomphe triomphant, stellaire, cosmique et sidéral ! Je vous parle de ma joie.

Je vous sens gênés aux entournures, le regard torve, au moins un peu (je me répète et c'est volontaire, c'est un jeu). Vous vous dites que, sans doute, je dois en lamper de fortes, et sans modération. Je vous parle de ma joie, lémures ! Je vous parle de ma joie et non d'un vain plaisir, non d'une jouissance obscène que je devrais au hasard, à la chance, à la bénédiction d'un dieu cornu, aux faveurs d'un cousin fortuné. Ma joie, telle que je la ressens, n'a rien d'une explosion, ce n'est pas un délire, ni une dilatation de rate dans un décor vintage et folklorique de fanfare, de clowns hilares s'ébrouant, de lutins à roulettes et klaxons. Ma joie — telle une nappe sonore en dedans et que moi seul perçois, parce que j'ai l'oreille fine et le partage rare. Ma joie qui pour être mauvaise à l'heure des loups, n'en est pas moins joyeuse au sens sacré du terme. Inutile d'espérer que je saute partout et de tous les côtés, à m'en cabosser la caboche contre de trop bas plafonds. 

Ce que je ressens, moi, après tout ça

Ce qu'elle doit ressentir, elle, là-bas, la vieille putain malécite bouffeuse de hamburgers pourris, suceuse d'enfants morts dans son ventre maudit. Ton ventre, ma putain. Tout est là désormais. Ton pourrissement par les entrailles. Ton ventre ! Tu l'avais gonflé la dernière fois que je te vis. C'était — je m'y connais : j'ai accouché des mortes — une enflure d'air malade et de corruption de l'âme. Tu m'as trahi, putain. Tu m'as trahi et je t'aimais. Tu m'as haï de trop t'aimer, d'être bien plus que toi sincère avec mes trois balbutiés « je t'aime » annuels, quand toi, limace, vipère, dégénérée salope à la dignité de morue crevée, tu te répandais en fausses déclarations, cent fois par jour, mille fois par heure. Tu m'as trahi et tu m'as poignardé, moi à qui, un soir étrange d'août, notre première année, alors que nous étions ivres d'amour, tu as demandé soudain que je te donne la mort, en guise d'amour et par pitié envers ta folie. Tu voulais faire de moi, salope, un meurtrier. Et certes j'enserrai ton cou de mes dix doigts, mais je ne serrai point, parce que je ne suis pas fou, moi, parce que je n'aime pas la mort, moi, cette mort qui est ton amante et dont tu accouches chaque soir lorsque tu hurles entre tes draps, lorsque la peur et le péché que tu portes en toi se révèlent avec l'obscurité et la solitude de ton néant carcéral. J'accouche, moi aussi, tu le comprends bien, j'accouche enfin, je m'avorte de tes crimes, méduse ! Tu m'as trahi. Tu m'as livré aux flics. Tu me poussais au suicide sournoisement, je suffoquais dans vos neiges et poutines, je parlais de disparaître et tu m'as livré aux flics pour te débarrasser de ton fantôme à l'agonie. Je n'ai eu que des mots, des mots clairs cependant, si ma voix épuisée s'éraillait. Et ces mots qui étaient un appel au secours, tu les as vendus aux flics comme un appel au meurtre ou quelque chose du genre, puisqu'il n'a jamais été question que de menaces proférées. Je vais te proférer, moi. Par devant, par derrière, par l'anus et par le cul ! Tu avais bien appris ta leçon avec maman, cette autre sorcière aux bajoues de vieille outre. C'était un coup bien préparé. Et tu as gagné, puisque tu m'as vendu aux flics et qu'ils m'ont acheté pour une bouchée de pain (c'est un fait que je ne valais plus grand-chose, tu m'avais tout sucé, tout bu, pisse comprise). Malgré quoi, malgré la misère et le grand désarroi, l'immense solitude dans un pays soudain hostile, par -25º à l'extérieur et en dedans, l’irréparable perte de mon chat-Dieu, le plus fidèle complice que j'eus jamais et qui me fut si souvent une douceur et un réconfort dans ton pays-glaçon — malgré tout cela et le reste, dont tu n'as pas idée, j'ai voulu te pardonner. Ici même, j'ai voulu te pardonner. Rien. Pas un signe. C'était gratuit pourtant, puisque je ne demandais rien en échange, pas même ton repentir dont je n'avais que faire. Pour toi-même tu as refusé ton propre pardon. Faut-il que tu sois noire ! Mais tu t'es condamnée, sorcière ! Au bûcher tu brûleras. Tu brûleras. 

Je t'ai tout donné sans calcul, tu m'as tout pris. Et Dieu ne me le rendra pas. Sois maudite. Sois maudite !

Je vous parlais de ma joie...

lundi 26 novembre 2012

Le verbe fait des trous dans les poumons

© Jean-David Moreau
Le verbe fait des trous dans les poumons, tu comprends ? et il évacue l'air par là, par les trous qu'il fait dans les poumons... des poumons qui sont en.. en mauvais état... ben... il... il les troue. C'est ainsi que j'arrive à conserver mon écriture rythmique.

Ce n'est pas moi qui le dis, mais ce diable imputrescible de Marcel Moreau, dans Donc, portrait de l'artiste filmé en 2008 par Virgile Loyer et Damien MacDonald, avec des lectures de Denis Lavant.


Un matin chez Marcel Moreau (document d'Orélie Nada, 2011). Première partie


Deuxième partie :


Enfin, un extrait de Moreaumachie, lu par Yvan Serouge, sur des images et un montage d'Orélie Nada. (Moreaumachie est paru en 1982 chez Buchet-Chastel).


dimanche 26 février 2012

D'une frontière l'autre : de Carignan à Perpignan

Ces temps-ci, j'ai voyagé. J'ai traversé la France dans sa longueur, d'une frontière à l'autre, jusqu'aux marches de l'Espagne. Enfin, j'ai vu le Sud. La tramontane, ce vent qui rend fou, m'a cinglé le visage à Perpignan (66), ensuite le mistral à Pélissanne (13). Il y a un an, encore au Québec, prisonnier d'une femme et d'un hiver, je ne pouvais imaginer une telle aubaine. Dieu semble avoir choisi entre le Bon et sa Brute. 


J'ai vu moins de villes que je n'en ai traversé au cours de mon périple : le train ne s'arrête pas à toutes les gares ; quand il s'arrête, c'est pour repartir après deux minutes, laissant dans la rétine du voyageur des noms qui font parfois rêver, aperçus sur des panneaux le long des quais, et des bribes de paysage. J'ai ainsi vu, par la vitre de mon train de nuit, au retour, les remparts de Carcassonne façon puzzle : un bout par-ci, un bout par-là. À Narbonne, sans quitter ni mon train ni mon siège j'ai vu, non le fantôme de Charles Trenet, l'un des plus illustres enfants de Narbonne avec Pierre Reverdy, mais l'une des tours de la cathédrale gothique Saint-Just-et-Saint-Pasteur (construction débutée en 1272 et arrêtée en 1355 à cause de l'invasion du redoutable Prince Noir).

mercredi 15 février 2012

Cavale !

Je me la joue façon Jean-Claude Pirotte, le point d'exclamation en plus, pour rassurer mes aficionados qui, par centaines de milliers, s'inquiètent anxieusement de ma disparition inquiétante : oui, j'ai bien disparu ; oui, je suis en cavale. Je me porte aussi bien que possible, malgré les trois ou quatre balles reçues au cours de rencontres fortuites avec des représentants un peu chauds des polices américaine et canadienne. Je remercie pour sa protection la gendarmerie française, spécialement le maréchal des logis chef Ludovic Cruchot et ses hommes, de la brigade de Saint-Tropez, en mission extraordinaire.

Quelques rapides clichés d'une bourgade traversée au cours de mon périple. 

L'entrée du Cours Mirabeau à Aix-en-Provence (Photo : Clyde Barrow)


Bonnie Parker au marquage des lieux du crime (Photo : Clyde Barrow)


La suite de mes aventures au prochain numéro, si Dieu nous prête vie...

vendredi 20 janvier 2012

Et aussi les arbres, tant qu'à rester vert

Music aboard ! 

Puisque nous devons tous couler, profitons de cet intermède pour nous en fourrer plein les esgourdes.

Les amateurs savent qu'il existe dans le rock un tas de groupes cultes, de ces groupes qui n'ont jamais vraiment décollé, mais dont le succès, même minime, ne se dément pas au fil du temps. Ils finissent par être redécouverts et reconnus plus tard soit comme des pionniers, soit comme des références absolues. C'est le cas de :


Voici pour commencer cinq vidéos en haute définition d'un récent concert en Allemagne (Francfort, Das Bett, 4 octobre 2011). Rare qu'on puisse trouver de ce groupe les vidéos d'un concert complet (12 titres) de cette qualité.

1.Prince Rupert, de l'album Farewell to the shade, 1989


2.The beautiful silence, de l'album (Listen for) The rag and the bone man, 2007


3.The untangled man, de l'album Further from the truth, 2003


4.Domed, de l'album (Listen for) The rag and the bone man, 2007


5.Belief in the rose, de l'album Farewell to the shade, 1989


Bonus Tracks !

En dehors de la dernière vidéo que je commenterai brièvement, les trois suivantes sont les versions studio (musique sans images) de trois autres morceaux d'AATT que j'aime assez (je pourrais en mettre vingt, hein).

6.Sickness divine, de l'album The klaxon, 1993


7.Blind opera, de l'album Green is the sea, 1999


8.Candace, de l'album (Listen for) The rag and the bone man, 2007


9.Count Jefferey, de l'album The millpond years, 1988, sur des extraits particulièrement bien choisis du Faust de F. W. Murnau (1926)

Ce neuvième et dernier morceau est un cataclysme en soi : très théâtral, sombre, inquiétant. C'est celui que tous les vrais fans veulent entendre en concert. Je n'ai pas eu cette chance la seule fois que j'ai vu AATT en concert, vers 95 ou 96. Un spectateur entre deux morceaux a réclamé « Count Jefferey ! » Et Simon Huw Jones, le chanteur, sobrement, de sa magnifique voix grave : « He's dead... »


That's all, folks !

dimanche 15 janvier 2012

De France viendra-t-elle encore, la révolution ?

La France, dans l'histoire des révolutions, de celles qui bouleversent durablement le cours des choses, est un pays particulier. Rien en France ne se passe jamais comme ailleurs. Les Français, que l'on a connu veaux sous le Général et moutons depuis, en dehors du pschitt révolutionnaire de 68, sont capables en un rien de temps de se muer en une créature hybride fascinante, mélange de coqs enragés et de rhinocéros blessés, donc furieux. Les Français tardent à y aller (au turbin, à la messe, à l'apéro, sous la douche, à la guerre...), mais quand ils y vont, ce n'est pas pour y faire de la figuration. Et comme en général les révolutions initiées en France font tache d'huile, je suis relativement optimiste pour l'avenir, le très proche avenir. 

On me reprochera une fois encore d'attiser le feu, de rêver à des massacres auxquels je participerai de loin, en dénombrant les morts sur mon écran, en robe de chambre, rasé, parfumé, la clope au bec. La perspective d'un bain de sang ne peut en aucun cas me réjouir, nulle part. Je ne suis pas non plus, quand le tocsin sonne, du genre à m'en battre les flancs et à poursuivre nonchalamment le curage de mon élégant nez. Or, le tocsin sonne depuis pas mal de temps et nos dirigeants font semblant de ne pas s'affoler, tels les fameux moutons du roué Panurge. Il faut rappeler cette histoire dont on oublie trop souvent la queue. 

samedi 14 janvier 2012

Allons z'enfants de la rumeur

« Je vous hais. Compris ? »   
Eva Joly aurait été pressentie pour être le modèle du prochain buste de Marianne. En effet, la figure allégorique de la République se doit de représenter l'état de la France ; or, la France est pas mal amochée, vieillie, usée, fatiguée. Elle importe aussi désormais plus qu'elle ne produit, y compris ses enfants. Qui mieux qu'Eva Joly pour représenter cette France qui dégringole ?

Yvette à donf !
La France serait sur le point de perdre son précieux triple A. On se rappelle que Nicolas Sarkozy a fait de la conservation du AAA un enjeu personnel. Ne disait-il pas cet automne encore : « Si nous perdons le triple A, je suis mort » ? Ah, on me souffle dans le casque que la France a perdu son triple A. Merde alors ! Grand deuil à l'Élysée, j'imagine ? On débite du sapin dans la cour ! Non, paraît-il, ce ne serait finalement pas bien grave, d'autant moins que si le pays a bel et bien perdu son triple A, les gays du pays, c'est-à-dire vous et moi, sont en train de l'acquérir grâce à cette proposition très élyséenne, très fleur bleue aussi, d'inscrire au programme de son candidat le mariage homosexuel. Nous voilà rassuré. Tout va bien en France. Yvette, accordéon ! 

Un ancien de la Marine
Certes, la France a perdu son triple A. L'élection en mai prochain, au poste suprême, de Marine Le Pen, serait susceptible selon les spécialistes de lui rapporter (à la France) un quadruple ß et des lendemains qui chantent, puisqu'en France, on le sait, tout finit par des chansons. À ce propos, il se murmure à mort que dans l'ombre la plus sombre, des intellectuels haineux et des poètes haineux auraient été conviés à se pencher sur le nouvel hymne haineux de cette France haineuse. Pour l'air, ce serait basé sur une musique de Haydn (ça fleure bon la haine, ce nom-là, et le terroir !). Quant aux paroles... Le premier vers du premier couplet pourrait être, sur une proposition du musicien agenois Francis Degrel, quelque chose comme Franceland, Franceland, Hubert à Alès. On se débrouille comme on peut. N'est pas Boche qui veut. Et l'Allemagne possède toujours son triple A. Lalalère !

mardi 10 janvier 2012

Jusqu'au vertige, goûter le sang

Marcel Moreau
(Le texte ci-dessous est un extrait garanti frais du jour d'un livre en cours. Petit cadeau à mes fidèles lecteurs.)

Marcel Moreau, dans un texte de ses débuts, raconte l'expérience qu'il fit un jour malgré lui et qui le bouleversa, orienta son existence décisivement. Il se promenait en ville un jour de sale crachin et de brouillard mêlé. Il fulminait, sans raison particulière. Quelque chose en lui de noir et de diaboliquement pulsionnel l'animait d'une véritable envie de meurtre. Il sentait qu'il n'échapperait à son ensorcellement qu'en trucidant quelqu'un — et il se mit à suivre une silhouette. Je crois me souvenir d'un pont, d'une eau bouillonnante là-dessous. Il se passa ceci d'extraordinaire qu'il tua l'homme et le tua comme il faut, écumant d'une haine inextinguible. Marcel Moreau ne fut jamais condamné, car l'assassinat dont il s'était rendu coupable ne fut jamais connu — et pour cause ! Alors qu'il s'apprêtait à se jeter sur sa victime, tel un ours enragé, il la tua dans sa tête, et la tua si prodigieusement, si réellement, qu'il se dispensa de tuer l'homme en vrai, s'épargnant ainsi, on s'en doute, les affres de la justice, la prison, le remords, le jugement de Dieu. Ce que l'écrivain narre dans ce passage, ce n'est pas l'issue victorieuse en lui de son combat contre les forces du mal, au contraire. Ce qu'il dit avoir tué en lui, ce n'est pas sa pulsion meurtrière, c'est — réellement — la victime que le hasard avait mis sur son chemin. Rien de moral là-dedans. Marcel Moreau venait de faire l'expérience intérieure et mystique du meurtre. Il découvrait par le biais d'une fracture mentale inopinée cette faculté de l'imagination qui permet aux écrivains de connaître la nature intime du feu sans avoir à s'y brûler. Marcel Moreau devint ainsi, plutôt qu'un assassin, un écrivain — le plus charnu d'entre eux.