mercredi 30 novembre 2011

Deus ex machina (part II)

— Reprise —

(Ce texte ne saurait être compris sans la lecture préalable de ma note précédente, dont il est la suite immédiate.)
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Pascal tricotait dans la poussière de la pointe égayée de sa chaussure. Il tricotait des V et les entrelaçait. Victoire ? Violence ? Vérité ? Vulve ? Mystère !

« Une femme de presque cinquante ans qui s'est toujours aussi grossièrement trompée en amour, c'est pathétique. Elle flambe et le feu dure quatre, six ou huit ans, ce qui est beaucoup déjà, et elle s'éteint comme une torche sous la pluie, sans prévenir — mais c'est à vous qu'elle reproche de ne plus l'aimer ! C'est elle qui s'illusionne toute seule dès le départ, c'est elle qui flambe, mais c'est vous qu'on retrouve au petit matin calciné, trognon noirci de ce qui fut un homme. Enfin quoi, quand on aime quelqu'un, on l'aime comme il est, pour ce qu'il est. Or, je dois reconnaître qu'elle ne m'a jamais accepté, ni en longueur, ni en largeur. Ne parlons pas de la profondeur : la seule profondeur qu'elle connaisse, c'est celle de son vagin. Elle me parlait de ses ex, même vingt ans après, avec un mépris consternant, comme si rien ne subsistait d'eux que le plus mauvais. Elle me les décrivait comme des semi-monstres. Pas de violences, sinon mentales. Je me disais au début qu'elle était mal tombée. J'ai pu rencontrer et fréquenter l'un de ses ex. Jamais nous n'avons parlé d'elle, ni en bien, ni en mal. Ce gars-là avait bien un air hypocrite et doucereux aux entournures, mais l'idée qu'il puisse avoir été le tyran de ma femme, connaissant le caractère en poing américain de celle-ci, était une absurdité complète. On voyait bien qu'il n'était qu'un poulet mouillé — que dis-je, poulet ? un chapon. Impossible de concevoir qu'une telle chiffe molle, avec ses dix cacas quotidiens obligatoires et son intestin poreux, puisse être susceptible de la moindre cruauté mentale, surtout avec en face de lui une femme capable d'assommer le pape pour un orémus de travers ! Ça ne tenait pas la route une seconde, mais pouvais-je soupçonner ouvertement ma femme de m'en faire accroire, et pour quel profit ? Quand elle et lui se parlaient, c'est elle qui avançait sur lui et c'est lui qui reculait. C'est lui dont le visage reflétait le pénible souvenir des humiliations qu'elle lui avait fait subir, et dont je fus le témoin navré deux ou trois fois, dont une fois d'une manière si excessive que je n'ai pu m'empêcher ensuite de lui en faire le reproche, non par solidarité masculine comme elle a cru devoir me blâmer, mais par simple et naturel respect humain, surtout qu'elle l'avait humilié en ma présence, moi, son successeur. Ce type, crois-moi, ne m'inspirait aucune sympathie et je ne le défendais pas. Humilier un faible, un vaincu, même s'il pue, c'est rien moins que de la bassesse. Je ne supporte pas cela. Je ne pouvais pas, en me taisant, me faire complice d'une telle indignité. En revanche, par délicatesse, pour ne pas mettre ma femme dans l'embarras, je ne pouvais pas non plus lui reprocher son attitude devant le gars. »

samedi 26 novembre 2011

Deus ex machina (part I)

Après une longue absence, quand on rentre chez soi, un feu ne brûle pas forcément dans la cheminée. Nul ne vous attend. Peu savent d'ailleurs que vous étiez parti. Vous étiez là, vous n'y étiez plus, vous y revoilà, et cela n'étonne finalement pas grand-monde. On vous retrouve, et c'est magique. Ce n'est pas magique au sens de la féérie. C'est magique sur le plan temporel, et c'est étrange. C'est un peu angoissant aussi. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, voici abolies trente années d'une absence dont nul ne s'était avisé. 

Imaginez : un type meurt que vous connaissiez bien, mais la nouvelle de sa mort ne parvient pas à vos oreilles. Ne le rencontrant plus jamais, ne pensant d'ailleurs jamais à lui, ou si rarement que cela relève de l'anecdote, vous oubliez jusqu'au souvenir de son existence. Trente ans plus tard, il ressuscite. Vous l'apprenez de visu. Alors vous apprenez deux choses simultanément : que le type était mort et que le voilà ressuscité. Il y a là de quoi en pousser, des exclamations. Le plus étrange, c'est que la résurrection en soi — phénomène assez peu banal, nous en conviendrons —, vous étonne moins dans les faits, par son côté surnaturel et ses aspects techniques, que par ce qu'il provoque en vous de brutal : un souvenir complètement oublié qui surgit à l'improviste, dont au surplus vous vous souvenez comme s'il était vieux d'une semaine. Ce qui vous frappe donc, plutôt que le retour à la vie d'une connaissance, c'est l'amnésie dont vous étiez victime sans le savoir et que la résurrection du type vous révèle soudain. C'est un peu comme si ce n'était pas à lui, mais à vous qu'il était arrivé quelque chose de surnaturel.

jeudi 17 novembre 2011

Tout est pourtant bel et bien relatif

Au Plessis-Hébert, entre chien et loup, 19 mai 2011
 à d.m., per amore, per amicizia

Loin de moi le souci de vous faire accroire que telle toile de Renoir et ce gribouillis d'un schizophrène en crise valent la même chose sur le plan de l'esthétique et qu'il est scandaleux que la schizophrénie ou le mongolisme soit si peu représenté dans les musées. Ce n'est pas de ça que je veux parler.

Je sais plus ou moins ce qu'on entend par relativisme en philosophie et quels en sont les prêtres, les disciples, les contempteurs farouches parfois, ainsi le pape, fort logiquement ; doctrine pour les uns, méthode pour les autres. Ce n'est pas de ça non plus que je veux parler. Ni cours, ni discours. Non pas que je ne puisse pas, car je m'entends assez avec Montaigne pour lui faire dire des trucs à travers moi, et je compte pas mal d'amis plus ou moins versés dans le scepticisme philosophique : René Pyrrhon, Marcel Protagoras, quantité d'autres. 

lundi 14 novembre 2011

Shoot on sight !

Sportifs liégeois à l'entraînement
Lors des émeutes ethniques anglaises de cet été, le député conservateur Roger Hemer avait suggéré dans un tweet musclé : Bring in the army. Shoot looters and arsonists on sight, s'était-il exclamé. « Faites appel à l'armée. Tirez à vue sur les pillards et les incendiaires. » Le remède était de bon sens. Il ne fut pas retenu par les autorités. Une autre fois, sûrement...

Le 2 novembre dernier, Jean-Claude Bens, 67 ans, bijoutier à Tilff, commune d'Esneux, dans la province de Liège, rentrait chez lui à Méry, un village voisin, lorsqu'il fut agressé au sortir de sa voiture par deux individus dont l'un était armé d'un fusil de chasse. Jean-Claude Bens avait alors déjà subi cinq agressions de ce type, dont l'une lui avait permis de goûter le gravier et le réconfort d'un canon de pistolet sur la tempe. Il était donc un peu blasé, mal déterminé à se laisser faire encore. Il se rebella, ses lunettes furent arrachées, mais il put mettre la main sur son nouvel outil de travail — une arme dite « de panoplie », vieille d'avant les années 30 et qu'il détenait semble-t-il légalement — et en fit un si prompt usage qu'il dégomma l'un de ses agresseurs, blessant l'autre.

mardi 8 novembre 2011

Résignez-vous sans cesse !

Masque de l'époque Azuchi Momoyama
Les réactionnaires m'agacent quand leur réaction se résume à se gausser des pitreries d'une gauche fâchée avec la réalité. Il me semble que les aigles ont mieux ou plus urgent à faire que de railler les étourneaux.

Nous n'allons pas nous plonger dans la sémantique pour définir à nouveau la notion de réaction en politique, surtout que le réactionnaire moderne, radical ou mitigé, souffre à son détriment de la comparaison avec le réactionnaire historique. Dans le contexte révolutionnaire et post-révolutionnaire, le réactionnaire prenait tout de même de sacrés risques. Nos réactionnaires actuels n'en prennent jamais. S'ils ont parfois des idées, le courage de vivre en fonction d'icelles leur manque avec une régularité épatante. D'où l'image peu flatteuse du réac en beauf tout en bide et bourrelets, ou bien en jeune chien fou ayant fait du mépris toute sa philosophie. Est-ce sa faute aussi, si la notion de réactionnaire signifie aujourd'hui tout et n'importe quoi ? Non, bien sûr. Jadis, et même naguère, nul ne se vantait d'être un réactionnaire. L'étiquette vous était collée par les progressistes, et elle signifiait, en gros, « bourgeois » — c'est-à-dire un personnage volontiers replet, voire gras, hostile par principe au progrès social, ou rétif à l'évolution des mœurs, évolution perçue comme une décadence (les cheveux longs, l'amour libre — bref, la plupart des phénomènes de mode, toquades d'une jeunesse qui, à raison, prétend vivre et s'adonne à l'existence d'une manière évidemment bruyante et colorée, donc bouffonne). 

lundi 7 novembre 2011

D'un clown et de son public (apologue)

Honnêtement, les gens sont bizarres. Je connais un clown, un vrai clown, un professionnel. Il essayait de faire rire le public. Ça ne marchait pas. Il avait toujours un fond de tristesse en lui que le public sentait et qui l'empêchait de rire de ses pitreries. Notre clown se résigna : « Puisqu'ils ne veulent pas rire, je vais les faire pleurer ! » Il s'abandonna à sa tristesse de fond. Le public ne fut pas ému qui ne comprenait pas, lui qui voulait rire et non pleurer. Le clown fut bien près d'abandonner tout à fait son nez rouge pour se lancer à corps perdu dans une carrière de fonctionnaire ou de maître-chanteur, quand un soir, à bout de nerf, il explosa. Il se mit à invectiver le public de la manière la plus odieuse, le tout accompagné de gestes d'une obscénité inouïe. Dernier acte, pensait-il. Or, et contre toute attente, le public au lieu de lui balancer des chaises et toutes sortes d'objets, se mit à l'acclamer, tant et si fort que le clown enchérit dans l'invective et l'obscénité, avec davantage de succès à chaque envolée, à chaque spectacle, et ce des années durant. Il devint une vedette et s'enrichit . 

« Vois-tu, me dit-il un soir de spectacle, alors qu'il venait de s'acharner sur un paisible retraité aux oreilles quelque peu décollées et écarlates — vois-tu, mon ami, je ne sais si les Français sont des veaux comme le prétendait le Vieux, mais le public, ce qu'on appelle en général le public, la masse, ces gens qui assistent on ne sait pourquoi à des spectacles, eh bien c'est la puissance suprême de la connerie. Tu mets cent personnes intelligentes ensemble, tu as beau additionner les QI, au final tu n'as qu'un seul gros con : le public. Quelle honte aurais-je à plumer un tel pigeon ? »

Je lui suggérai de se lancer en politique. « Que crois-tu que je fasse ? » me répondit-il, hautain.

mercredi 2 novembre 2011

L'intime nécessité d'écrire

Montréal, depuis le Mont-Royal (12 mai 2011)
 Mon journal intime occupe une place de choix dans ma production. Je le préfère au reste, parfois. Alors que j'ai mis tant d'années à trouver mon style pour la fiction, celui du journal s'est formé dès sa première phrase, écrite l'automne 1983. Tout de suite, j'ai trouvé le ton, la bonne distance. Jamais je ne me suis demandé d'où je parlais. Jamais je ne me suis demandé où je plaçais ma caméra. Pas de décors à planter, aucun acteur à diriger. Le scénario toujours fourni par les aléas de l'existence. Les rencontres, les discussions, les réflexions, les impressions ; tout cela, au vol. Simple évocation parfois d'un fait majeur, suivie d'une longue réflexion sur un incident mineur. C'est un journal moins intime que littéraire. Par là je veux dire que je l'ai toujours rédigé dans une perspective de littérature et non pour y répandre mon égo. Je n'ai jamais le souci de tout y consigner. C'est un long billet d'humeur, avec des blancs de plusieurs semaines parfois. Il dit qui j'ai été, qui je suis. Il observe ma vie de l'intérieur vers l'extérieur. Il ne me décrit pas occupé à faire, mais à réfléchir sur ce que je fais, envisage de faire et ne ferai sans doute pas ; sur ce que je vois, veux voir et ne verrai jamais. C'est le journal d'un vagabond qui rumine ou fulmine. C'est un accès de mélancolie volontiers lancinante — et de fureur aussi. 

Je n'ai pas commencé ce journal dans l'optique d'en faire une œuvre. Quelque chose me démangeait, je me suis gratté et voilà. Comme je ne cesse de me gratter, quelque chose doit forcément me démanger encore. La douleur d'exister, peut-être. Ne prenez pas « douleur » au sens tragique. J'ai la douleur joyeuse, parfois, un sens aigu de la dérision, jusqu'à me pourfendre moi-même, à me décrire en sinistre ou comique pantin.