jeudi 29 décembre 2011

L'étranger familier, l'étrange imagier

Illustration de Georges Delaw
Je ne suis vraiment pas le type à m'emballer pour un calendrier, avec ou sans nénettes à poil dedans. Celui que le facteur a déposé hier matin dans ma boîte porte un intitulé rébarbatif à souhait : Calendrier 2012 de collecte des déchets. Un beau calendrier toutefois, en papier recyclé, de belles couleurs et des polices un peu vintage. Je jette un œil dedans par curiosité. Le mois d'avril. Trois dessins, chacun illustrant un dicton lié au mois. Les dessins évoquent des scènes de la vie champêtre à la mode 1900. En marge, un texte. En haut, ce bandeau : Le mois d'Avril, par Georges Delaw. Je feuillette le reste du calendrier : les douze mois de l'année sont illustrés à l'identique et tous les dessins sont de Georges Delaw ! Les textes en marge sont, lis-je, « tirés de l'exposition Georges Delaw et Jules Depaquit : deux Sedanais à Montmartre, produite en 2004 par la Médiathèque de Sedan. » Vous vous en moquez, je vois bien. Georges Delaw ? Kicédonc ?

mardi 27 décembre 2011

Cat Power on the moon

Chan Marshall, alias Cat Power

J'ai décidé comme ça, un soir d'automne (vers la fin, c'était la semaine dernière), d'emmerder mes lecteurs favoris, adorés et chéris, avec de la musique à mon goût à moi. On aime, on n'aime pas.

Les plus fins observateurs d'entre vous ont remarqué, du coin de leur regard d'aigle, que j'avais mis sur le côté, à gauche, une boîte à musique que chacun est libre de mettre en branle ou non. C'est le juke-box du rafiot.

Chaque mardi, si je n'oublie pas (je suis un peu tête en l'air, et l'amour me trouble l'esprit), je programmerai une nouvelle playlist et un billet y sera associé, à condition que dans l'intervalle je produise aussi un billet avec dedans du texte, du beau, du long, comme je sais que vous aimez. Je suis écrivain, n'est-ce pas ? et non un très vulgaire programmateur, DJ ou je ne sais quoi dans ce genre néfaste. Bon !

Seconde playlist, mais premier billet associé à ladite playlist. Mon artiste de la semaine sera donc Cat Power, Chan Marshall de son vrai nom. Contrairement à Anna Calvi, je connais depuis longtemps Cat Power (pas en vrai, hein). Et je ne me lasse pas de certains de ses disques, comme ce Moon Pix de 1998, album dont j'ai extrait pas moins de huit titres pour vous emmerder au moins de ce mardi au suivant (ma générosité ne vous épargnera pas). Le titre proposé en vidéo est extrait lui aussi de cet album, mais c'est une version réenregistrée et réarrangée parue dix ans plus tard dans un album appelé Jukebox.

Voici donc Metal heart, présenté en direct sur CBS dans le célèbre Late show de David Letterman, à la date du 1er avril 2008 pour être précis. Un regret : que ce morceau ne dure pas plus longtemps.


vendredi 23 décembre 2011

Amour, la France

Être Belge, c'est parfois compliqué. Dans le fond, ça ne veut rien dire. La « belgitude » dont se revendiquent certains Belges en quête d'une identité forte est un concept sympathique (il se réfère moins à une nation, au sens viril du terme, qu'à l'esprit de ses habitants considéré sous l'angle un peu niais de la sentimentalité), rien au-delà. L'attachement du Belge pour son pays est un attachement de paille pour la limonade où elle se trouve plongée par le plus grand des hasards. Le Belge flotte dans son identité. Il ne vous dira jamais ce qu'il est — il l'ignore —, mais ce qu'il n'est pas : ni Français, ni Hollandais, ni Allemand, mais un peu de tout ça. Autant le Français, présumé et réputé vantard, sourcilleux, ne souffre pas qu'on raille son pays, autant le Belge adore cela, jusqu'à lui-même en rajouter. Quand, voici plus de six ans déjà, le spadassin Juan Asensio a estimé devoir m'éliminer d'une discussion de haute envolée entre lui et le dénommé Montalte (Pierre Cormary) sur le forum du brave et bénévole Joseph Vebret, dans laquelle je m'étais glissé à la manière d'une ironique petite souris, il crut pouvoir y parvenir en brandissant devant ma face — non pas un crucifix entrelacé d'ail et de buis bénit, mais un miroir où j'étais censé voir se refléter et danser grotesquement mon insignifiance de Belge. Un Belge, selon Asensio à cette époque, c'était un individu par définition ridicule, donc inapte à toute discussion un peu sérieuse, surtout littéraire. Je devais bien sûr répliquer avec toutes les armes du parfait humilié et renvoyer l'arrogant à son béret, son camembert, sa baguette, son accordéon, sa chistera — sauf que je n'en fis rien. J'opinai joyeusement, chantai qu'il ne m'apprenait rien là, que tout Belge un peu lucide se définissait lui-même comme un plouc à rayures et pantalon tire-bouchonnant, collerette à fleurs et chapeau claque, soit rien de très sérieux. Et j'appelai même à la barre, contre moi, Baudelaire qui témoigna que « le Belge ne marche pas, il dégringole. » C'est par l’autodérision que je me défendis donc, et le Basque en fut un rien décontenancé, prouvant ainsi qu'il connaissait bien mal les Belges et leur aptitude naturelle à se fiche eux-mêmes de leurs poires. L'autodérision est en effet l'une des rares caractéristiques que l'on puisse qualifier ici de nationales et que l'on peut voir à l’œuvre partout au plat pays, de Coxyde à Binche et de Kinrooi à Virton en passant par Bruxelles, Namur ou Gand. Nous n'avons pas besoin de Coluche pour faire rire à nos dépens. Une blague circule d'ailleurs depuis longtemps, comme quoi les blagues belges, qui font se bidonner « nos amis d'Outre-Quiévrain », ont été inventées par les Belges eux-mêmes et balancées par-delà la frontière pour divertir les singes français.

mardi 20 décembre 2011

Dear Anna...

 
Tant qu'à sonoriser le rafiot, pour patienter, et parce que je suis vraiment gentil, cette vidéo magnifiquement tournée d'une prestation époustouflante d'Anna Calvi au Workmans Club de Dublin.

Love won't be leaving... Rien n'est moins sûr, mais bon, l'espoir fait vivre.

Ce mélange de beauté plastique et de nettoyage acoustique à coups de guitare est bien troublant.

Anna, je t'aime.

PS - Les délicats du tympan feraient bien de s'abstenir. 



vendredi 16 décembre 2011

Ces gouffres insensés...

Yanka sous Kafka
Voici bientôt quinze jours, les Goux et moi nous trouvions attablés à La Ferronnière, restaurant haut de gamme sis à Bouillon, dans un décor aussi chic que chaleureux, un délectable chablis à portée de nos gosiers. Catherine me demande alors quels sont mes projets, si j'en ai. J'ai répondu que je n'en avais aucun, que j'éprouvais un bizarre sentiment d'exil dans mon propre pays, comme si je n'étais chez moi qu'en transit. Ce sentiment m'empêcherait donc de projeter quoi que ce soit, sachant que demain je ne serai sans doute plus ici, quand rien, pas même l'ombre d'un indice, aucune velléité, aucune volonté même enfouie, ne se manifeste en ce sens. Après ce que j'ai vécu, rien de plus normal, estime-t-elle gentiment : le temps seul peut guérir les blessures majeures. Je voudrais bien la croire. Je voudrais bien raisonnablement la croire et faire confiance au temps. Quand on vous rappelle que le soleil existe et qu'il ne faut pas désespérer des nuages actuels, généralement cela vous remet la tête à l'endroit et vous galvanise : votre vision de la réalité était moins obscurcie par les nuages réels que par votre pessimisme, c'est à ce dernier qu'il faut s'en prendre et non à la fatalité, à cette météo qui plombe votre moral.

Je pense assez bien me connaître pour soupçonner un mal bien plus profond que les caprices provisoires d'une météo intime plombée par les événements récents de mon existence. Je ne pèche jamais par excès d'optimisme, mais le fond de ma nature n'est pas un tel puits de ténèbres. Quand je fais allusion à la mélancolie qui m'affecte, ce n'est pas une parure esthétique, c'est une donnée de ma nature, avec laquelle j'ai appris à composer. Et pour couper court à toute interprétation pathologique, cet art facile où excellent les boutiquiers de l'esprit, j'affirmerai ma conviction profonde, avec Romano Guardini, que la mélancolie représente « un phénomène d'ordre non psychologique ou psychiatrique, mais spirituel. »

mercredi 30 novembre 2011

Deus ex machina (part II)

— Reprise —

(Ce texte ne saurait être compris sans la lecture préalable de ma note précédente, dont il est la suite immédiate.)
_______________

Pascal tricotait dans la poussière de la pointe égayée de sa chaussure. Il tricotait des V et les entrelaçait. Victoire ? Violence ? Vérité ? Vulve ? Mystère !

« Une femme de presque cinquante ans qui s'est toujours aussi grossièrement trompée en amour, c'est pathétique. Elle flambe et le feu dure quatre, six ou huit ans, ce qui est beaucoup déjà, et elle s'éteint comme une torche sous la pluie, sans prévenir — mais c'est à vous qu'elle reproche de ne plus l'aimer ! C'est elle qui s'illusionne toute seule dès le départ, c'est elle qui flambe, mais c'est vous qu'on retrouve au petit matin calciné, trognon noirci de ce qui fut un homme. Enfin quoi, quand on aime quelqu'un, on l'aime comme il est, pour ce qu'il est. Or, je dois reconnaître qu'elle ne m'a jamais accepté, ni en longueur, ni en largeur. Ne parlons pas de la profondeur : la seule profondeur qu'elle connaisse, c'est celle de son vagin. Elle me parlait de ses ex, même vingt ans après, avec un mépris consternant, comme si rien ne subsistait d'eux que le plus mauvais. Elle me les décrivait comme des semi-monstres. Pas de violences, sinon mentales. Je me disais au début qu'elle était mal tombée. J'ai pu rencontrer et fréquenter l'un de ses ex. Jamais nous n'avons parlé d'elle, ni en bien, ni en mal. Ce gars-là avait bien un air hypocrite et doucereux aux entournures, mais l'idée qu'il puisse avoir été le tyran de ma femme, connaissant le caractère en poing américain de celle-ci, était une absurdité complète. On voyait bien qu'il n'était qu'un poulet mouillé — que dis-je, poulet ? un chapon. Impossible de concevoir qu'une telle chiffe molle, avec ses dix cacas quotidiens obligatoires et son intestin poreux, puisse être susceptible de la moindre cruauté mentale, surtout avec en face de lui une femme capable d'assommer le pape pour un orémus de travers ! Ça ne tenait pas la route une seconde, mais pouvais-je soupçonner ouvertement ma femme de m'en faire accroire, et pour quel profit ? Quand elle et lui se parlaient, c'est elle qui avançait sur lui et c'est lui qui reculait. C'est lui dont le visage reflétait le pénible souvenir des humiliations qu'elle lui avait fait subir, et dont je fus le témoin navré deux ou trois fois, dont une fois d'une manière si excessive que je n'ai pu m'empêcher ensuite de lui en faire le reproche, non par solidarité masculine comme elle a cru devoir me blâmer, mais par simple et naturel respect humain, surtout qu'elle l'avait humilié en ma présence, moi, son successeur. Ce type, crois-moi, ne m'inspirait aucune sympathie et je ne le défendais pas. Humilier un faible, un vaincu, même s'il pue, c'est rien moins que de la bassesse. Je ne supporte pas cela. Je ne pouvais pas, en me taisant, me faire complice d'une telle indignité. En revanche, par délicatesse, pour ne pas mettre ma femme dans l'embarras, je ne pouvais pas non plus lui reprocher son attitude devant le gars. »

samedi 26 novembre 2011

Deus ex machina (part I)

Après une longue absence, quand on rentre chez soi, un feu ne brûle pas forcément dans la cheminée. Nul ne vous attend. Peu savent d'ailleurs que vous étiez parti. Vous étiez là, vous n'y étiez plus, vous y revoilà, et cela n'étonne finalement pas grand-monde. On vous retrouve, et c'est magique. Ce n'est pas magique au sens de la féérie. C'est magique sur le plan temporel, et c'est étrange. C'est un peu angoissant aussi. En moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, voici abolies trente années d'une absence dont nul ne s'était avisé. 

Imaginez : un type meurt que vous connaissiez bien, mais la nouvelle de sa mort ne parvient pas à vos oreilles. Ne le rencontrant plus jamais, ne pensant d'ailleurs jamais à lui, ou si rarement que cela relève de l'anecdote, vous oubliez jusqu'au souvenir de son existence. Trente ans plus tard, il ressuscite. Vous l'apprenez de visu. Alors vous apprenez deux choses simultanément : que le type était mort et que le voilà ressuscité. Il y a là de quoi en pousser, des exclamations. Le plus étrange, c'est que la résurrection en soi — phénomène assez peu banal, nous en conviendrons —, vous étonne moins dans les faits, par son côté surnaturel et ses aspects techniques, que par ce qu'il provoque en vous de brutal : un souvenir complètement oublié qui surgit à l'improviste, dont au surplus vous vous souvenez comme s'il était vieux d'une semaine. Ce qui vous frappe donc, plutôt que le retour à la vie d'une connaissance, c'est l'amnésie dont vous étiez victime sans le savoir et que la résurrection du type vous révèle soudain. C'est un peu comme si ce n'était pas à lui, mais à vous qu'il était arrivé quelque chose de surnaturel.

jeudi 17 novembre 2011

Tout est pourtant bel et bien relatif

Au Plessis-Hébert, entre chien et loup, 19 mai 2011
 à d.m., per amore, per amicizia

Loin de moi le souci de vous faire accroire que telle toile de Renoir et ce gribouillis d'un schizophrène en crise valent la même chose sur le plan de l'esthétique et qu'il est scandaleux que la schizophrénie ou le mongolisme soit si peu représenté dans les musées. Ce n'est pas de ça que je veux parler.

Je sais plus ou moins ce qu'on entend par relativisme en philosophie et quels en sont les prêtres, les disciples, les contempteurs farouches parfois, ainsi le pape, fort logiquement ; doctrine pour les uns, méthode pour les autres. Ce n'est pas de ça non plus que je veux parler. Ni cours, ni discours. Non pas que je ne puisse pas, car je m'entends assez avec Montaigne pour lui faire dire des trucs à travers moi, et je compte pas mal d'amis plus ou moins versés dans le scepticisme philosophique : René Pyrrhon, Marcel Protagoras, quantité d'autres. 

lundi 14 novembre 2011

Shoot on sight !

Sportifs liégeois à l'entraînement
Lors des émeutes ethniques anglaises de cet été, le député conservateur Roger Hemer avait suggéré dans un tweet musclé : Bring in the army. Shoot looters and arsonists on sight, s'était-il exclamé. « Faites appel à l'armée. Tirez à vue sur les pillards et les incendiaires. » Le remède était de bon sens. Il ne fut pas retenu par les autorités. Une autre fois, sûrement...

Le 2 novembre dernier, Jean-Claude Bens, 67 ans, bijoutier à Tilff, commune d'Esneux, dans la province de Liège, rentrait chez lui à Méry, un village voisin, lorsqu'il fut agressé au sortir de sa voiture par deux individus dont l'un était armé d'un fusil de chasse. Jean-Claude Bens avait alors déjà subi cinq agressions de ce type, dont l'une lui avait permis de goûter le gravier et le réconfort d'un canon de pistolet sur la tempe. Il était donc un peu blasé, mal déterminé à se laisser faire encore. Il se rebella, ses lunettes furent arrachées, mais il put mettre la main sur son nouvel outil de travail — une arme dite « de panoplie », vieille d'avant les années 30 et qu'il détenait semble-t-il légalement — et en fit un si prompt usage qu'il dégomma l'un de ses agresseurs, blessant l'autre.

mardi 8 novembre 2011

Résignez-vous sans cesse !

Masque de l'époque Azuchi Momoyama
Les réactionnaires m'agacent quand leur réaction se résume à se gausser des pitreries d'une gauche fâchée avec la réalité. Il me semble que les aigles ont mieux ou plus urgent à faire que de railler les étourneaux.

Nous n'allons pas nous plonger dans la sémantique pour définir à nouveau la notion de réaction en politique, surtout que le réactionnaire moderne, radical ou mitigé, souffre à son détriment de la comparaison avec le réactionnaire historique. Dans le contexte révolutionnaire et post-révolutionnaire, le réactionnaire prenait tout de même de sacrés risques. Nos réactionnaires actuels n'en prennent jamais. S'ils ont parfois des idées, le courage de vivre en fonction d'icelles leur manque avec une régularité épatante. D'où l'image peu flatteuse du réac en beauf tout en bide et bourrelets, ou bien en jeune chien fou ayant fait du mépris toute sa philosophie. Est-ce sa faute aussi, si la notion de réactionnaire signifie aujourd'hui tout et n'importe quoi ? Non, bien sûr. Jadis, et même naguère, nul ne se vantait d'être un réactionnaire. L'étiquette vous était collée par les progressistes, et elle signifiait, en gros, « bourgeois » — c'est-à-dire un personnage volontiers replet, voire gras, hostile par principe au progrès social, ou rétif à l'évolution des mœurs, évolution perçue comme une décadence (les cheveux longs, l'amour libre — bref, la plupart des phénomènes de mode, toquades d'une jeunesse qui, à raison, prétend vivre et s'adonne à l'existence d'une manière évidemment bruyante et colorée, donc bouffonne). 

lundi 7 novembre 2011

D'un clown et de son public (apologue)

Honnêtement, les gens sont bizarres. Je connais un clown, un vrai clown, un professionnel. Il essayait de faire rire le public. Ça ne marchait pas. Il avait toujours un fond de tristesse en lui que le public sentait et qui l'empêchait de rire de ses pitreries. Notre clown se résigna : « Puisqu'ils ne veulent pas rire, je vais les faire pleurer ! » Il s'abandonna à sa tristesse de fond. Le public ne fut pas ému qui ne comprenait pas, lui qui voulait rire et non pleurer. Le clown fut bien près d'abandonner tout à fait son nez rouge pour se lancer à corps perdu dans une carrière de fonctionnaire ou de maître-chanteur, quand un soir, à bout de nerf, il explosa. Il se mit à invectiver le public de la manière la plus odieuse, le tout accompagné de gestes d'une obscénité inouïe. Dernier acte, pensait-il. Or, et contre toute attente, le public au lieu de lui balancer des chaises et toutes sortes d'objets, se mit à l'acclamer, tant et si fort que le clown enchérit dans l'invective et l'obscénité, avec davantage de succès à chaque envolée, à chaque spectacle, et ce des années durant. Il devint une vedette et s'enrichit . 

« Vois-tu, me dit-il un soir de spectacle, alors qu'il venait de s'acharner sur un paisible retraité aux oreilles quelque peu décollées et écarlates — vois-tu, mon ami, je ne sais si les Français sont des veaux comme le prétendait le Vieux, mais le public, ce qu'on appelle en général le public, la masse, ces gens qui assistent on ne sait pourquoi à des spectacles, eh bien c'est la puissance suprême de la connerie. Tu mets cent personnes intelligentes ensemble, tu as beau additionner les QI, au final tu n'as qu'un seul gros con : le public. Quelle honte aurais-je à plumer un tel pigeon ? »

Je lui suggérai de se lancer en politique. « Que crois-tu que je fasse ? » me répondit-il, hautain.

mercredi 2 novembre 2011

L'intime nécessité d'écrire

Montréal, depuis le Mont-Royal (12 mai 2011)
 Mon journal intime occupe une place de choix dans ma production. Je le préfère au reste, parfois. Alors que j'ai mis tant d'années à trouver mon style pour la fiction, celui du journal s'est formé dès sa première phrase, écrite l'automne 1983. Tout de suite, j'ai trouvé le ton, la bonne distance. Jamais je ne me suis demandé d'où je parlais. Jamais je ne me suis demandé où je plaçais ma caméra. Pas de décors à planter, aucun acteur à diriger. Le scénario toujours fourni par les aléas de l'existence. Les rencontres, les discussions, les réflexions, les impressions ; tout cela, au vol. Simple évocation parfois d'un fait majeur, suivie d'une longue réflexion sur un incident mineur. C'est un journal moins intime que littéraire. Par là je veux dire que je l'ai toujours rédigé dans une perspective de littérature et non pour y répandre mon égo. Je n'ai jamais le souci de tout y consigner. C'est un long billet d'humeur, avec des blancs de plusieurs semaines parfois. Il dit qui j'ai été, qui je suis. Il observe ma vie de l'intérieur vers l'extérieur. Il ne me décrit pas occupé à faire, mais à réfléchir sur ce que je fais, envisage de faire et ne ferai sans doute pas ; sur ce que je vois, veux voir et ne verrai jamais. C'est le journal d'un vagabond qui rumine ou fulmine. C'est un accès de mélancolie volontiers lancinante — et de fureur aussi. 

Je n'ai pas commencé ce journal dans l'optique d'en faire une œuvre. Quelque chose me démangeait, je me suis gratté et voilà. Comme je ne cesse de me gratter, quelque chose doit forcément me démanger encore. La douleur d'exister, peut-être. Ne prenez pas « douleur » au sens tragique. J'ai la douleur joyeuse, parfois, un sens aigu de la dérision, jusqu'à me pourfendre moi-même, à me décrire en sinistre ou comique pantin. 

lundi 10 octobre 2011

Was schlägt Wurzeln in mein Origamihirn ?

Volets clos (Le Plessis-Hébert, 21 juin 2011)
 dedicated to i. a.


L'intelligence me séduit — pas l'excès d'intelligence, ni que l'intelligence. On peut être intelligent, voire très intelligent, au sens des facultés intellectuelles, et n'être pas toujours malin : c'est un défaut récurrent chez ces intellectuels trop nombreux qui ne sortent jamais de leurs têtes (au pluriel, pour l'image) que pour y retourner avec une promptitude effarouchée de pintadeaux, tant le monde sensible avec ses exigences de réalité les sidère ou franchement les offusque. Ceux-là préfèrent leurs conceptions du monde au monde réel. On deviendrait schizophrène à moins.

Un tel sujet mène à l'impasse si on prétend répertorier les cas, distinguer, nuancer, au risque de noyer avec le poisson l'océan qui le contient. Je me fiche d'être objectif ou exhaustif là-dessus. Je veux dire comment, moi, quidam, nanti de ma très imparfaite intelligence, mais sensible et pas mal lucide, je crois, je considère ce monstre hydrocéphalique qu'est l'intelligence, comment — non la conçois-je, mais plutôt la perçois-je, et quels rapports elle et moi entretenons relativement à la méfiance qu'elle m'inspire volontiers, puisque je me méfie d'elle autant qu'elle m'attire, telle une femme pourtant désirable que son côté trop femelle me retiendrait d'admirer, d'aimer sans restriction.

lundi 3 octobre 2011

Sous le soleil exactement (part II)


Reprenons le cours de notre promenade. Quelques jours se sont écoulés depuis, mais ce furent de chaudes journées encore, si bien que j'en profitai... pour écrire ! Bientôt, je disposerai de moins de temps pour ce faire, vu que ma quête d'un emploi a donné un assez inattendu et prompt résultat.

J'en étais donc à cette voie de chemin de fer déferrée et aménagée en piste de balade pour les cyclistes, les piétons et les cavaliers, comme le renseigne ce panneau : 


J'aime les trains, même quand ils ne sifflent plus. Ils passaient là : ils n'y passent plus, sinon peut-être dans le souvenir des usagers de jadis, s'il en reste. Là où ne passent plus les trains, je les entends encore et parfois je les vois, comme dans un rêve brumeux. En matière de transports, si on a inventé plus rapide, le train reste, et pour longtemps encore, le plus aimable des moyens de se déplacer, le plus apte à réjouir et l’œil et l'esprit du voyageur, s'il aime voyager (et non se rendre bêtement d'un point à un autre, insoucieux du trajet). Sa vitesse modérée, sa cadence... Le cœur d'un train bat la mesure de l'homme.

lundi 26 septembre 2011

Sous le soleil exactement (part I)

C'était hier... Une de ces magnifiques journées ensoleillées d'automne comme on rêve d'en revoir une dernière quand, par exemple, au fil macabre de février, menace la Faucheuse de vous givrer à jamais, de vous emporter loin, définitivement. La plus belle journée depuis mon retour d'exil, le 3 juillet. Y aura-t-il un automne, s'il n'y a pas eu d'été ?

Je peux être difficile, vite agacé, angoissé, nerveux. Un rien de ciel bleu, du soleil, et me voici ravi. C'est par de semblables journées que la beauté du monde irradie et que la vie se justifie, quand même serait-elle, comme la mienne, pénible à vivre parfois. Je renonce à comprendre comment je fonctionne. Est-ce psychologique ? Est-ce physiologique ? Est-ce, plus subtilement, à la fois esthétique et spirituel ? Relisant hier soir quelques belles pages de Denis Grozdanovitch consacrées à Tchékhov dans son Art difficile de ne presque rien faire, j'ai peut-être trouvé la réponse à mon complexe rapport au monde : « Ce n'est ni exclusivement en nous-mêmes ni dans une confiance aveugle en la sagesse supérieure d'un être transcendant qu'il nous faut chercher l'éventuel bonheur, mais plutôt dans une fusion panthéiste avec la nature, avec le cosmos ambiant auquel nous relient matériellement, organiquement, nos corps vivants. »

jeudi 15 septembre 2011

Toutes les mêmes !

Putain, la vache ! (Longlier, 2 août 2011)
On se demande parfois ce qu'on a fait au bon Dieu, quel crime il souhaite que nous expions. Ce blog existait depuis un seul billet quand, via Facebook, une femme se manifesta soudain et fit preuve à mon égard d'un vif intérêt. Elle se mit à « aimer » la moindre de mes réflexions et à commenter mes photos. Elle me confia son envie de discuter avec moi, sous le prétexte que « votre humour est plaisant et vous écrivez des mots qui me parlent ». À quoi, bon prince, je répondis : « Discuter ? Pourquoi pas ? Attrapez-moi par la barbichette un de ces soirs, ou utilisez la messagerie interne. Je réponds toujours... »

Il y a dès le départ un hiatus. Le jour où je décide, non de renoncer à mes facéties facebookiennes, mais de rétablir un certain équilibre entre le personnage public (hilare) et la personne privée (triste), me voici applaudi pour mes prestations clownesques. Imaginez un peu l'état d'esprit et les contradictions internes d'un Roberto Benigni recevant un soir de grande et insondable tristesse un quelconque Oscar, César ou Grand Prix du Jury à Cannes pour une comédie désopilante.

mercredi 14 septembre 2011

Welcome home ?

Muno, mon village, vu de ma fenêtre (14 sept. 2011)
Je reste étranger à mon environnement, comme en suspens. Ma vie d'hier, rompue soudain, cette nouvelle existence dont je ne sais trop quoi faire, ni comment l'organiser pour transformer ma défaite en victoire. Je discutais hier, à mon initiative, à l'arrêt de bus, avec une villageoise bien en peine (elle se rendait à Florenville chez un médecin). Ses soucis, pour être autant que les miens de vrais soucis, me laissaient froid. Je les trouvais médiocres. Ses enfants ont quitté la maison, une maison devenue trop grande pour elle et son mari qui ne roule plus comme au temps de sa jeunesse ; elle-même, le souffle court, un léger boitillement. Le village qu'elle trouve bruyant, l'agression dont elle prétend avoir été la victime récente (elle me désigne de la main le bas du village, vers l'école, comme un habitant de Tulle me désignerait un improbable Nord pour indiquer la source de ses malheurs), l'humidité d'un été à oublier, etc. Elle projette de vendre sa grande maison pour en acquérir une plus petite dans un autre village, plus tranquille. Je l'écoutais d'une oreille distraite. J'habite au centre du village, vers le haut, tout près de l'église, à la croisée de l'artère principale et d'une rue annexe. J'ai, de ma fenêtre, une assez belle vue sur le bas du village et les forêts environnantes, la France toute proche, et je suis bien placé pour apprécier le calme qui règne ici. Muno est à l'écart des grandes voies de communications. Pas de trafic digne de ce nom, en dehors des allées et venues d'habitants peu fébriles. Une fois par semaine, je ne sais d'où, me parviennent les échos des répétitions de la fanfare municipale (j'ai d'ailleurs souri en les entendant répéter La Marseillaise).

lundi 12 septembre 2011

Ma sensualité m'éloigne du tombeau

D'où vient parfois sinon la lumière, le réconfort d'une prière...
Un jour, il va se passer quelque chose, qui ne sera pas obligatoirement dans l'ordre du drame. Ce jour-là, le déclic va se produire et je serai libéré. Sans doute sera-ce un jour quelconque, ni plus ensoleillé, ni moins pluvieux qu'à l'ordinaire. Rien ne dit que j'aurai alors conscience de ce déclic. La pièce tombera plus tard. Je sentirai que je suis libéré, semblable au prisonnier qui ne prend conscience de sa liberté retrouvée que dehors et non au moment, pourtant solennel, où il franchit le seuil de sa geôle pour en sortir enfin.

Évoquer la mort, en rappeler l'existence, envisager de me soustraire à mon désarroi par le suicide, est une façon de tenir le monstre en respect. Je ne veux pas mourir, ni maintenant, ni plus tard. Que parfois, aux pires heures, je me sente acculé, et que la perspective de m'ôter moi-même une existence tournée à l'aigre apparaisse comme l'unique solution, le passage obligé entre la douleur et son absence (mais d'une conscience à l'inconscience), ne fait pas de moi un candidat potentiel au suicide. Si je décide jamais de sortir du terrain avant la fin du match, ce sera l'effet d'une décision raisonnable et froide, longuement mûrie, et non sous le coup d'une émotion, d'un coup de tête, d'une trop adolescente pulsion. Je me connais aussi : je crains le vide, je crains l'eau, je crains le sang, et la perspective m'est odieuse d'offrir à un innocent la vision soudaine de mon cadavre prématurément sorti des rails de l'existence. Je suis donc un peu coincé dans la vie, obligé de faire avec. 

samedi 10 septembre 2011

Deux assassins, mais innocents

Cinq ânes dans un pré (Buzenol, 6 juillet 2011)
Je vis une sorte de deuil, six mois après ma mort. J'ai beau faire, je ne sors pas de mon cauchemar. Il semble exploser plutôt, à retardement. La solitude sans doute, que je souhaitais et qui me met face à moi-même du lever au coucher. Je me sens comme une île dévastée par un typhon. 

Je réalise seulement à quel point je suis devenu étranger à mon propre pays, à quel point j'étais devenu Québécois, malgré moi. Et il m'arrive une chose impensable encore voici deux semaines : la nostalgie du pays où j'ai vécu six ans, la nostalgie de mon petit village acadien de la Gaspésie, où je n'ai vécu pourtant que dix mois, ses habitants si chaleureux. 

On me dira : « Ne reste pas comme ça, fais quelque chose. » Et je répondrai que je n'ai envie de rien faire, de rester là avec mon calice entre les mains et sa lie que je bois sans en assécher le fond. Si je dois mourir, ça se passera comme n'importe quelle mort, le monde continuera de gigoter — sans moi. Ce ne serait vraiment pas important, sauf que je ne désire pas mourir, ni maintenant, ni plus tard. Tant que je saurai ou imaginerai mon chat vivant là-bas, je demeurerai sur mes deux pattes arrière avec mon rêve absurde de le revoir un jour, de le rapatrier. Cette perspective m'empêche de couler.  

vendredi 9 septembre 2011

Astine-moi pas, toé !

Notre-Dame-des-Prairies (QC), 20 octobre 2005
Il y a toujours quelque part un énergumène prêt à vous rosser. Le mien s'appelle Marco Polo et exerce son demi-talent de bonimenteur-polémiste chez l'ami Goux. Que me reproche-t-il ? De préférer aux enfants les chats, de m'en vanter, d'afficher une mièvrerie de mauvais aloi, d'être immoral, enfin.

Je suis bien placé pour savoir que les malheurs ou petites misères d'autrui nous touchent en général fort peu, nous les hommes (on est des mecs, pas vrai ?). On a le droit de rire, pas celui de pleurer — du moins pas en public : c'est indécent. Je vois bien quel est son problème, à mon aventurier peu débonnaire : ce ne sont pas mes misères répandues, c'est sa pudeur bafouée par ma nudité soudain révélée.

Mon billet inaugural avait pour objet un cauchemar que j'ai fait, d'un réalisme dur, où j'apprenais que ma femme s'était débarrassée de nos quatre chats par le feu. Si, au lieu de chats, nous avions eu des chèvres, j'imagine que mon sournois assassin eût eu beau jeu de me reprocher ma mièvrerie caprine.

jeudi 8 septembre 2011

Sidération du clown

Ciel chargé de nuages au Plessis-Hébert, (21 juin 2011)
Il y a d'agaçant avec les apprentis psychiatres qu'ils savent toujours mieux que vous ce qui motive vos actes. Nulle part, sinon sur Facebook, je n'ai donné la raison de ce blog. Je ne vois pas la nécessité de justifier ma démarche. Que d'aucuns la jugent malsaine ne l'empêchera pas de m'être utile. Ce blog, c'est ma survie. Il est possible maintenant que ma survie puisse être considérée comme une chose malsaine.

L'interface du blog est prête depuis quinze jours au moins. Mon premier message a été publié le jour de sa rédaction. En me mettant au clavier, je ne savais pas ce que j'écrirais, mais je savais sur quoi. À cause de ce cauchemar que j'évoque et qui m'a obsédé de longues heures. Contrairement à mon ordinaire, en violation de ma coutumière pudeur, je me suis répandu. J'ai montré de moi la face sombre, alors que je suis plutôt connu dans ce monde virtuel comme un luron tout aussi joyeux que féroce parfois. Internet aime les masques. J'ai ôté le mien, je montre mes plaies, mes cicatrices, et quelques dames s'évanouissent dans la salle. Désolé, cher lecteur, mais je n'ai en magasin pour l'heure que des accessoires abîmés, des costumes élimés, des fripes pisseuses et passablement malodorantes. Je ne les exhibe pas en triomphe. Je n'ai plus que ça à me mettre. 

mercredi 7 septembre 2011

Ma part d'ombre, mes envies d'ombre

Je relativise volontiers mes malheurs. Quoi que j'aie pu vivre, ce n'est pas une tragédie au sens nippon, tellurique et tsunamique du terme. En vérité, j'ai tort. Mon relativisme sonne faux. Je vis cela comme un drame et j'en suffoque parfois, je voudrais disparaître, ne plus exister. C'est la manière dont nous ressentons ce qui nous arrive qui importe, bien plus que les faits. Certains grands naufragés de l'existence sont d'incurables optimistes. Ils ont tout connu, tout souffert, et cela n'est rien pour eux que des péripéties. D'autres, plus sensibles, sont jetés au sol au moindre vent. On est grossier en leur présence et ils en souffrent comme d'une offense, durablement. Perdent-ils un chat, un canari, un poisson rouge, ils sont veufs, orphelins, endeuillés pour un temps parfois long, et jamais ils ne guérissent tout à fait. À cinquante ans, ils en pèsent mille. Un peu plus tard, ils crèvent. On se fout d'eux : des minables ! Les minables sont ces gens gorgés de santé, incapables de jouir discrètement de leur santé florissante, arrogants au point de jeter au visage des déshérités leur haleine putridement fraîche. 

mardi 6 septembre 2011

Un rêve affreux

Au temps du bonheur...
J'ai fait la nuit dernière un rêve épouvantable. J'avais fait le choix, amour ou faiblesse, à sa demande peut-être, de reprendre la vie commune avec ma femme (ou ex-femme, je l'ignore). Je me rendais compte très vite de mon erreur. Il y avait entre nous bien davantage qu'un lourd contentieux, et si ma femme pouvait s'être excusée du mal qu'elle m'a fait, j'avais pu lui pardonner par bonté, en désaccord total avec mes tripes. Elle était assise à table, moi debout, et je ne la reconnaissais pas. Elle, si vivante, un peu trop parfois, fixait la table sans mot dire, anesthésiée, le regard éteint. Ce n'était pas son visage exactement, mais c'était elle. Je me sentis soudain, en la regardant, saisi de toute ma lucidité. Ce n'était plus la femme que j'avais aimée, mais son ombre. Elle était ainsi désormais et le serait toujours. Jamais plus elle ne retrouverait son éclat, parce que sa faute cruelle à mon égard l'avait marquée psychiquement. Mon pardon soulageait peut-être son cœur, mais sa conscience restait à jamais affectée par son crime. Rien ne serait jamais plus comme avant. Le pardon a sans doute des vertus, mais il laisse intacte la mémoire. Si je pardonnais à celui qui m'aurait tranché même involontairement la main, mon pardon pour être sincère ne ferait pas repousser ma main, et chaque fois que je voudrais me servir d'elle, je revivrais la scène de l'amputation, incapable d'oublier son horreur.